L’arrivée des dominicains au Canada

Mgr Raymond Prince

Mgr Raymond Prince

Une fondation longtemps attendue… L’initiative de la fondation d’une province dominicaine au Canada ne revient pas à un membre de l’Ordre, mais à des gens d’ici. En 1854, Mgr Jean-Charles Prince, premier évêque de Saint-Hyacinthe, diocèse créé deux ans auparavant, commande à son grand-vicaire Joseph-Sabin Raymond un Mémoire pour l’Établissement de l’Ordre des Frères Prêcheurs dans le diocèse de Saint-Hyacinthe.

Pourquoi Mgr Prince et l’abbé Raymond veulent-ils des Dominicains? Parce que depuis longtemps ils suivent la carrière de l’un d’eux, qui vient tout juste de restaurer l’Ordre en France et dont la réputation de prédicateur fait le tour de l’Église du temps : frère Henri-Dominique Lacordaire.

Dans les années 1830, alors que l’abbé Raymond est professeur au Séminaire de Saint-Hyacinthe, dirigé par l’abbé Jean-Charles Prince, le jeune abbé Lacordaire se joint à l’abbé Lammenais et au comte de Montalembert pour fonder le journal L’Avenir. Ce journal est tout spécialement voué à la défense de la liberté religieuse et de l’enseignement. Les idées mises de l’avant par ce trio trouvent un écho favorable à Saint-Hyacinthe, qui est alors le centre de la pensée libérale au Canada. En fait, les abbés Prince et Raymond vont se faire les propagateurs de la pensée de Lammenais avec qui l’abbé Raymond entretiendra une correspondance suivie. Lorsque ses idées sont condamnées en 1834, Lammenais rompt avec I’Église. Lacordaire, pour sa part, choisit de continuer le travail au sein de l’Église.

La condamnation de L’Avenir est une douche froide pour les deux maskoutains qui choisissent de suivre Lacordaire. À partir de 1835, celui-ci entreprend une série de conférences à Notre-Dame de Paris, conférences qui le consacrent comme le prédicateur par excellence de son temps. À Saint-Hyacinthe, les abbés Prince et Raymond en font circuler les textes dès qu’ils les reçoivent. Avec le temps, l’abbé Lacordaire acquiert la conviction qu’il faut restaurer en France les ordres religieux dissouts par le gouvernement et il décide de se faire dominicain.

En 1839, il publie son Mémoire pour le rétablissement en France de l’Ordre des Frères Prêcheurs, puis entre au noviciat chez les Dominicains à Rome. Sa profession faite, il revient en France pour y prêcher et y faire connaître l’Ordre. Il réussit si bien, qu’en 1843 il fonde à Nancy le premier couvent de la restauration dominicaine en France.

Pendant ce temps, comme la santé de l’abbé Raymond causait quelques inquiétudes à ses supérieurs, ceux-ci l’envoient en Europe pour se reposer. Le jour de l’An 1843, il va écouter la prédication de Lacordaire à Nancy et profite de l’occasion pour l’entretenir de son désir d’entrer dans l’Ordre des Prêcheurs. Le Dominicain l’en dissuade, préférant le voir continuer à oeuvrer à l’éducation de la jeunesse du Canada. Revenu au pays, l’abbé Raymond reprend son travail au Séminaire, qu’il dirigera à partir de 1847, mais, comme il le confiera plus tard à frère Lacordaire,«l’attrait pour l’Ordre ne m’a point quitté.» On comprend alors que nommé évêque de Saint-Hyacinthe, Mgr Prince songe à établir dans le nouveau diocèse l’Ordre des Frères Prêcheurs.

Portrait de Henri Lacordaire, o.p.

Henri Lacordaire, o.p.

En 1852, alors qu’il était à Rome, il avait déjà entretenu le Maître de l’Ordre, Alexandre-Vincent Jandel, de la possibilité d’une fondation au Canada. De son côté, l’abbé Raymond, dès qu’il a fini de rédiger son Mémoire, écrit à Lacordaire pour lui en faire part et lui demander de pouvoir instaurer le Tiers-Ordre dominicain à Saint-Hyacinthe. Lacordaire acquiesce volontiers. C’est en 1855 que Mgr Prince adresse au Maître de l’Ordre sa demande officielle pour une fondation dominicaine à Saint-Hyacinthe.

Dans sa lettre de 1854 à Lacordaire, l’abbé Raymond disait dans son mémoire: « Le but de mon travail est de préparer les esprits à ce dessein (la fondation); mais on ne saurait songer à une réalisation prochaine, car il y a des difficultés insurmontables pour le moment. » Il ne croyait pas si bien dire. Il faudra près de vingt ans de correspondance suivie entre les trois évêques qui se succèdent à Saint-Hyacinthe et les autorités de l’Ordre avant que le projet de Mgr Prince et de l’abbé Raymond n’aboutisse enfin. Du côté de Saint-Hyacinthe, on fait valoir les bénéfices que tirerait l’Église d’ici d’une telle fondation. Du côté de l’Ordre, on hésite à s’embarquer dans une telle aventure.

La province de France vient à peine d’être restaurée et il faut d’abord la consolider avant de songer à fonder au Canada; peu de religieux sont disponibles. On hésite aussi entre fonder au Canada et fonder en Louisiane. Finalement, le 22 juillet 1873, la province de France, devant la possibilité d’un recrutement plus facile au Canada qu’en Louisiane, accepte la demande de fondation de l’évêque de Saint-Hyacinthe. Le dimanche cinq octobre 1873, les pères Louis Bourgeois, Réginald Bernard, Louis Mothon et le frère convers Simon Grappe, prennent officiellement possession de la paroisse Notre-Dame-du-Rosaire de Saint-Hyacinthe.

Au cours de la messe solennelle présidée par Mgr Charles Larocque, l’abbé Joseph-Sabin Raymond, principal artisan de la fondation, a l’honneur de prononcer le discours de bienvenue aux Prêcheurs. Les nouveaux venus reçoivent un accueil favorable partout au pays et, dès 1874, des vocations s’annoncent. On les enverra faire leur noviciat en France jusqu’en 1885, date à laquelle s’ouvre le noviciat de Saint-Hyacinthe. Cet événement va grandement favoriser le développement de la nouvelle fondation. Le premier Prêcheur à avoir fait son noviciat ici est Hyacinthe Rousseau, un frère convers.

Lentement, la fondation se développe et s’affermit. Cependant, si le noviciat se fait dorénavant ici, les frères doivent aller étudier la théologie en Europe. L’étape suivante, qui va permettre d’asseoir solidement la fondation, est l’ouverture à Saint-Hyacinthe, en 1889, des études théologiques, qui seront déménagées à Ottawa en 1900. Cette fondation d’une maison d’études va permettre aux jeunes Dominicains canadiens de demeurer ensemble et de recevoir une formation intellectuelle adaptée au contexte culturel d’ici.

En 1908, la survie de la fondation canadienne est suffisamment assurée pour que le Maître de l’Ordre Hyacinthe Cormier l’érige en congrégation sous le nom de Saint-Dominique du Canada. C’est le premier pas vers l’autonomie complète par rapport à la province de France qui l’avait dirigée jusque-là. C’est en 1911 que la congrégation obtient le statut de Province. Le Maître de l’Ordre nomme le frère Henri Hage comme premier Provincial. Ce dernier préside la même année le premier chapitre de la Province. L’intelligence de la foi : au coeur de la mission des Prêcheurs. Le reste de l’histoire de la Province serait trop long à rapporter ici, et c’est dans les événements qui entourent sa fondation que se trouve exprimé l’idéal qui l’anime encore aujourd’hui.

En France, devant la crise qu’y vivait l’Église, Henri-Dominique Lacordaire a cru fermement que la solution résidait dans une prédication intelligente de l’Évangile telle que l’avait projetée Dominique. De ce côté-ci de l’océan, Joseph-Sabin Raymond et Mgr Prince ont perçu que cette réponse valait aussi pour l’Église canadienne.

Cette préoccupation pour l’intelligence de la foi anime toujours les Dominicains. Le défi de leur mission consiste toujours à offrir à leurs contemporains une prédication et un engagement qui prennent racine dans leur vie d’étude et de prière, ainsi que dans leur vie communautaire, et par lesquels ils proposent à chaque époque le message libérateur de Jésus Ressuscité.

par Louis Boulais et Luc Chartrand, o.p.

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