PROVINCE SainT DOMINIQUE

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Dominicans of Canada

cornerGlorifier, bénir, prêcher

La mission de la Famille dominicaine (MANILLE 2000)

 

fr. Timothy Radcliffe, o.p.

 

Timothy Radcliffe, o.p.Quand on m'a demandé de parler à l'Assemblée de la Famille dominicaine, je me suis enthousiasmé. Je suis persuadé que si nous réussissons à partager une prédication commune de l'Évangile, elle renouvellera l'Ordre tout entier. Mais je me suis aussi senti peu compétent. Qui suis-je pour exprimer une vision de cette mission commune ?

Comment quiconque, frère, soeur, moniale ou laïc dominicain pourrait-il le faire seul ? C'est ensemble, en s'écoutant les uns les autres, qu'il nous faut découvrir cette nouvelle vision, et c'est pourquoi nous sommes ici à Manille. Aussi ai-je pensé qu'il convenait d'écouter avec vous la Parole de Dieu. Toute prédication commence par l'écoute commune de l'Évangile. Comme nous sommes prêcheurs de la Résurrection, j'ai choisi le texte du Christ Ressuscité apparaissant aux disciples, dans l'Évangile selon saint Jean.

Le soir, ce même jour, te premier de la semaine, et les portes étant closes, là où se trouvaient les disciples, par peur des Juifs, Jésus vint et se tint au milieu et il leur dit : « Paix à vous ». Ayant dit cela, il leur montra ses mains et son côté. Les disciples furent remplis de Joie à la vue du Seigneur. Il leur dit alors, de nouveau : « Paix à vous ! Comme le Père m'a envoyé, moi aussi je vous envoie ». Ayant dit cela, il souffla sur eux et leur dit : « Recevez l'Esprit Saint. Ceux à qui vous remettrez lespéchés, ils leur seront remis : ceux à qui vous les retiendrez, ils leur seront retenus ». Jean 20, 19-23.

Cette scène semble fort éloignée de notre rencontre de la Famille dominicaine, d'un côté vous avez un petit groupe de disciples, barricadés dans une chambre haute par peur de sortir. Et de l'autre côté, nous voici, à 9.000 kilomètres de là et près de 2.000 ans plus tard, dans cette grande salle de conférence. Ils étaient un petit groupe de Juifs, et nous sommes ici 160 personnes de 58 nationalités différentes, avec nos frères et soeurs de la Famille dominicaine des Philippines. Eux n'osaient pas quitter la pièce, alors que nous sommes venus de tous les coins de la planète.

Et pourtant, de bien des façons, nous sommes exactement comme eux. Leur histoire, c'est la nôtre. Nous aussi sommes enfermés dans nos petites chambres ; nous aussi sommes prisonniers de nos peurs. Le Christ Ressuscité vient aussi à nous, ouvrir tout grand les portes et nous envoyer sur les chemins. Nous aussi découvrirons qui nous sommes et quelle est notre mission de Famille dominicaine, non pas en fixant notre nombril, mais par la rencontre du Christ Ressuscité. A nous aussi, il vient dire : « Paix à vous », et il nous envoie prêcher le pardon et la réconciliation. C'est pourquoi je voudrais réfléchir à cette histoire, trouver ce qu'elle dit de notre mission commune. Il pourrait sembler absurde de comparer le renouveau de la Famille dominicaine à la Résurrection des morts. Mais pour les chrétiens, une vie nouvelle est toujours un partage de cette victoire. Saint Paul nous appelle à mourir et ressusciter avec le Christ chaque jour. Même les plus infimes défaites et victoires se modèlent sur ces trois jours, du Vendredi Saint au Dimanche de Pâques.

Le soir, ce même jour, le premier de la semaine, et les portes étant closes. Là où se trouvaient les disciples, par peur des Juifs, ...

Les disciples se sont enfermés dans une chambre haute. C'est un moment d'attente, entre deux vies. Les femmes proclament qu'elles ont rencontré le Seigneur Ressuscité, mais les hommes ne l'ont pas vu. Comme d'habitude, les hommes sont un peu lents ! Ils n'ont vu qu'un tombeau vide, mais qu'est-ce que ça veut dire ? Leur ancienne existence auprès de Jésus est terminée : le temps où ils cheminaient avec lui vers Jérusalem, écoutant ses paraboles et partageant sa vie. Mais la nouvelle vie, la vie d'après la Résurrection, n'a pas encore commencé. Ils ont bien entendu dire que Jésus est ressuscité, mais ils ne l'ont pas vu de leurs yeux. Alors ils attendent ou bien retournent à leurs activités passées et vont pêcher des poissons. C'est un moment de transition.

Modestement, la Famille dominicaine vit actuellement un moment identique, dès le début, Dominique a rassemblé une famille de prêcheurs, hommes et femmes, laïcs et religieux, contemplatifs et prêcheurs, qui sont partis sur les routes. Il y a à Ste-Sabine des inscriptions anciennes mentionnant la Famille dominicaine. Elle a toujours fait partie de ce que nous sommes. Mais nous proclamons aujourd'hui qu'il se passe quelque chose de nouveau. Partout dans le monde, les soeurs et les laïcs dominicains clament leur identité de prêcheurs. Les Actes des chapitres généraux des frères disent que nous sommes à un nouveau moment de notre histoire.

Nous proclamons que tous les membres de la Famille dominicaine sont égaux et que nous partageons une mission commune. On trouve nombre de beaux documents. Mais certains d'entre nous sont comme les disciples. Nous n'avons pas encore vu beaucoup de signes de ce changement. La plupart des choses ont l'air de continuer à peu près comme avant. De formidables récits d'une nouvelle coopération circulent, mais on dirait que ça se passe toujours ailleurs, jamais là où nous sommes ! Alors on peut faire comme les disciples dans la chambre haute : attendre, avec espoir, mais incertitude.

C'est un peu l'expérience de toute l'Église actuellement. Nous avons des documents magnifiques du Concile Vatican II, qui proclament la dignité de la vocation laïque. Des déclarations sur la place des femmes dans la vie et la mission de l'Église. Nous avons une nouvelle vision de l'Église, comme Peuple pèlerin de Dieu. Et pourtant on a parfois le sentiment que pas grand chose n'a changé. De fait, il arrive même que l'Église semble encore plus cléricale qu'avant. Aussi est-ce pour de nombreux catholiques un moment de sentiments mêlés : espoir et déception, renouveau et frustration, joie et colère.

Et puis il y a la peur. C'est la peur qui bloque les disciples dans leur chambre haute. De quoi avons-nous peur ? Quelles sont ces peurs qui nous coincent dans un petit espace, peu enclins à tenter du nouveau ? II faut oser regarder en face les peurs qui nous enferment et nous empêchent de nous lancer corps et âme dans la mission de la Famille dominicaine. Peut-être craignons-nous de perdre la tradition distinctive de notre congrégation, avec son fondateur, son histoire unique, ses histoires particulières. Peut-être redoutons-nous d'essayer quelque chose de nouveau et d'échouer. Les frères appréhendent parfois de travailler avec des femmes, même leurs soeurs ! Les soeurs appréhendent parfois de travailler avec des hommes, même leurs frères ! Mieux vaut poursuivre ce que nous avons toujours fait : c'est plus sûr. Continuons donc à pêcher des poissons.

Jésus vint et se tint au milieu et il leur dit : « Paix à vous. » Ayant dit cela, il leur montra ses mains et son côté. Les disciples furent remplis de joie à la vue du Seigneur.

C'est la vue des blessures du Christ qui libère les disciples de la peur et les remplit de joie. C'est le Christ blessé qui les transforme en prêcheurs.

Il n'y a de prêcheur que blessé. Le Verbe s'est fait chair, il a été blessé, il a été tué. Il était impuissant face aux pouvoirs de ce monde. Il a osé être vulnérable à ce que ces pouvoirs pouvaient lui causer. Si nous sommes prêcheurs de cette même Parole, nous serons blessés aussi. Au coeur de la prédication de sainte Catherine de Sienne, il y avait sa vision du Christ blessé, elle avait reçu ses blessures en partage.

Peut-être souffrirons-nous de blessures légères, la dérision, ne pas être pris au sérieux. Ou nous serons torturés, comme notre frère Tito de Alencar au Brésil, tués, comme Pierre Claverie en Algérie et Joaquin Bernardo en Albanie, comme nos quatre sœurs du Zimbabwe dans les années soixante-dix. La vision du Christ blessé mais vivant peut nous libérer de notre peur d'être blessés. Nous pouvons courir ce risque, car ni les blessures ni la mort n'auront le dessus.

La vue de ce Christ blessé nous permet de regarder en face le fait que nous sommes déjà blessés. Peut-être par notre enfance, pour avoir grandi dans une famille dysfonctionnelle, ou par notre expérience de la vie religieuse, par des tentatives amoureuses avortées, par des conflits idéologiques au sein de l'Eglise, par le péché. Chacun de nous est un prêcheur blessé. Mais la bonne nouvelle est que nous sommes prêcheurs parce que nous sommes blessés, Gerald Vann, dominicain anglais, est l'un des plus célèbres auteurs de spiritualité du monde anglophone d'après la Seconde guerre Mondiale. Toute sa vie, il a lutté contre l'alcoolisme et la dépression ; c'est pour cela qu'il avait quelque chose à dire. Nous trouvons des paroles d'espoir et de miséricorde parce que nous en avons eu besoin nous-mêmes. J'ai dans ma bibliothèque le livre d'un vieux dominicain français : « Les Cicatrices ». L'auteur y raconte comment il est venu au Christ à travers les blessures de sa vie. En me l'offrant, il l'avait dédicacé ainsi : « A Timothy, qui sait que les cicatrices peuvent devenir les portes du soleil ». Chacune de nos blessures peut devenir la porte d'un soleil levant. Un frère suggérait que je vous montre mes blessures. Mais je crois que vous devrez attendre mes mémoires !

Le plus douloureux pour les disciples, c'est qu'ils contemplent le Jésus qu'eux- mêmes ont blessé. Ils l'ont renié, abandonné, fui. Ils lui ont fait mal. Jésus ne les accuse pas, il leur montre simplement ses blessures. Nous devons accepter que nous aussi blessons les autres. Bien souvent j'ai vu les frères blesser involontairement d'autres membres de la Famille dominicaine, d'un mot condescendant, en n'arrivant pas à traiter les femmes ou les laïcs comme leurs égaux. Mais ça n'arrive pas qu'aux frères : nous avons tous le pouvoir de blesser : le pouvoir de dire des mots qui font mal, le pouvoir des prêtres sur les laïcs, des hommes sur les femmes et des femmes sur les hommes, des religieux sur les laïcs, des supérieurs sur les membres de leur communauté, des riches sur les pauvres, des confiants sur les anxieux.

On peut oser voir tes blessures infligées et les blessures reçues, et cependant se remplir de joie, car le Christ est ressuscité d'entre les morts. Nous boitillons peut-être sur un pied mais le Seigneur nous rend heureux. Telle était la joie de Dominique, sans laquelle il n'y a pas de prédication de la bonne nouvelle. Cette année, une équipe de la télévision française est venue passer quelques jours à Ste-Sabine pour réaliser un documentaire. A la fin, le réalisateur m'a dit : « C'est très bizarre. Dans cette communauté, vous parlez de choses sérieuses, et pourtant, vous riez sans Arrêt ». Nous sommes de joyeux prêcheurs blessés.

Il leur dit alors, de nouveau : « Paix à vous ! Comme le Père m'a envoyé, moi aussi je vous envoie ».

Jésus envoie les disciples loin de la sécurité d'une chambre close. Cet envoi est le début de la prédication. Être prêcheur, c'est être envoyé par Dieu, mais nous ne sommes pas tous envoyés de la même manière. Pour les frères et les soeurs, c'est souvent, littéralement, être envoyé ailleurs. Mes frères m'ont envoyé à Rome. Ce que j'espère, c'est qu'avec l'évolution du mouvement des volontaires, nous verrons bientôt des laïcs envoyés dans d'autres régions du monde, pour partager notre prédication : des Boliviens aux Philippines, et des Philippins en France. Pour beaucoup d'entre nous, être envoyé implique d'être prêt à faire ses bagages et partir. Je me souviens d'un vieux frère me disant qu'on ne devrait jamais posséder plus qu'on ne peut porter dans ses deux mains. Combien de nous en sont capables ?

Mais pour de nombreux membres de la Famille dominicaine, être envoyé ne signifie pas voyager. Les moniales sont membres d'un monastère et en général, elles y resteront toute leur vie. De nombreux laïcs dominicains sont mariés, ont un emploi... ce qui signifie qu'ils ne peuvent pas tout bonnement se lever et partir. Être envoyé signifie donc davantage qu'une mobilité physique. Cela signifie venir de bien. C'est notre être même. Jésus est « l'apôtre », l'envoyé (He 3, l). Il est l'envoyé de Dieu, mais cela ne veut pas dire que Jésus a quitté les d'eux pour un autre endroit appelé terre. Son existence même est de venir du Père. L'envoyé, voilà qui il est, maintenant et pour toujours !

Être prêcheur signifie que chacun de nous est envoyé par Dieu à ceux qu'il rencontre. La femme est envoyée à son mari et le mari à sa femme. Chacun est une parole de Dieu pour l'autre. La moniale ne peut peut-être pas quitter son monastère, mais elle est tout aussi envoyée que n'importe quel frère. Elle est envoyée à ses soeurs, et le monastère tout entier est une parole de dieu qui nous est envoyée. Parfois, nous acceptons notre mission en demeurant là où nous sommes et en y étant une parole de vie.

Une des fraternités laïques que je préfère se trouve dans la prison de Norfolk, Massachusetts, aux USA. Les membres de cette fraternité ne peuvent aller nulle part. S'ils essayaient, on les en empêcherait par la force. Mais ce sont des prêcheurs, dans cette prison, envoyés pour être une parole d'espoir dans un lieu de souffrance. Ils sont envoyés pour être prêcheurs là où la plupart d'entre nous ne peuvent pas aller.

Mais Jésus n'envoie pas seulement les disciples hors de leur chambre close ; il les rassemble aussi en une communauté. Il les envoie aux confins de la terre, et leur ordonne de ne faire qu'un, de même que lui et son Père ne font qu'un. Ils sont unis dans la communauté et dispersés dans la mission. Je crois que ce paradoxe est au coeur de la vie dominicaine. Quand Dominique reçut du pape la Bulle confirmant l'Ordre, il retourna à sa petite communauté de Toulouse et dispersa les frères. A peine la communauté était-elle fondée, que déjà, elle était séparée. Les frères n'avaient pas du tout envie de partir, mais pour une fois, Dominique insista.

Pour Dominique, l'Ordre disperse les frères, et les rassemble dans l'unité. Nous sommes envoyés prêcher au loin, mais nous ne faisons qu'un parce que nous prêchons le Royaume unique de Dieu, où l'humanité entière est appelée. Comme l'écrit saint Paul, nous prêchons : « II n'y a qu'un Corps et qu'un Esprit, comme il n'y a qu'une espérance au terme de l'appel que vous avez reçu ; un seul Seigneur, une seule foi, un seul baptême ; un seul Dieu et Père de tous... » (Éphésiens 4, 4). Nous ne pouvons à la fois prêcher le Royaume de Dieu et être divisés. C'est pourquoi nous avons toujours lutté pour ne pas nous diviser en des Ordres séparés. Ça n'a parfois tenu qu'à un fil !

Aussi est-ce pour les frères, depuis le début, la palpitation même de la vie que d'être envoyés au loin et rassemblés en retour dans l'unité. C'est la respiration de l'Ordre. Et le génie de Dominique fut de doter cette respiration de solides poumons : notre forme démocratique de gouvernement. Le gouvernement n'est pas un simple type d'administration. Il incarne une spiritualité de la mission. C'est le poumon qui nous souffle vers la mission et nous ré inspire dans la communauté.

Les premiers siècles, il y avait un chapitre général par an. Chaque année, les frères se réunissaient à Bologne ou Paris, et repartaient vers de nouvelles missions. Tout au long de l'année, il y avait des frères sur les routes, marchant vers Bologne, ou vers Paris, pour se réunir en chapitre, puis repartir vers de nouveaux lieux de mission exotiques, l'Angleterre par exemple !

La Famille dominicaine a différentes manières d'être envoyée. Comment ne faire qu'un ? Quelle forme prendra notre communion ? Où sont les poumons qui nous soufflent vers l'extérieur et nous inspirent à nouveau tous ensemble ? Nous ne sommes qu'au tout début de cette réflexion. Les monastères ressentent profondément leur appartenance à un Ordre unique, et pourtant, chaque monastère a sa propre, précieuse, autonomie. Pour beaucoup de branches de la Famille, jamais l'unité n'a été si importante. De nombreuses congrégations de soeurs sont nées d'un processus de fission, comme une division cellulaire. L'unité juridique n'était pas importante pour nos soeurs. Avec DSI (Soeurs Dominicaines Internationales), les soeurs ont commencé à trouver comment 160 congrégations peuvent coopérer et obtenir l'unité. Pour le moment, il n'y a pas de structure mondiale rassemblant les laïcs dominicains. Je crois qu'il faut commencer par trouver notre unité dans la mission.

Nous sommes envoyés de par le monde, ensemble, prêcher le Royaume unique où se réconcilie toute l'humanité. Nous découvrirons notre unité à mesure que nous partirons ensemble. Nous aurons besoin de nouvelles structures pour construire une mission commune. Déjà, ces structures commencent à émerger. Le chapitre général de Bologne, il y a deux ans, encourageait la Famille dominicaine d'un même lieu à se rencontrer et à planifier une mission commune. A Mexico ou à Paris, par exemple, la Famille entière peut se réunir pour décider de sa mission commune sur place.

Au niveau international, le conseil généralice des frères se réunit régulièrement avec l'équipe de coordination des USI pour partager leurs préoccupations respectives. Lorsque nous fondons l'Ordre dans de nouveaux lieux, nous devrions essayer dès le début de planifier la nouvelle présence comme une initiative de toute la Famille dominicaine. Pour notre rencontre actuelle, l'objectif n'est pas d'établir de nouvelles structures juridiques. Nous n'avons pas autorité pour le faire. A l'avenir, nous pouvons découvrir ensemble quelles structures serviront le mieux cette unité. Aujourd'hui nous avons la tâche bien plus fondamentale et importante de découvrir une vision commune de la mission. C'est le premier pas vers l'unité. Aussi, retournons à l'apparition du Christ Ressuscité, et voyons quelle vision de la mission nous y trouvons.

Jésus dit aux disciples : « Je vous envoie. »

II donne aux disciples autorité pour parler. Le prêcheur ne communique pas simplement de l'information. Nous avons autorité pour parler. Si nous voulons tous proclamer notre identité de prêcheur, nous devons reconnaître l'autorité de chacun pour prêcher l'Évangile.

En premier lieu, nous avons tous autorité pour prêcher parce que nous sommes baptisés. C'est ce qu'enseigne clairement l'Eglise dans Evangelii Nuntiandi, Redemptoris Missio et Christifideles Laici. Nous sommes baptisés dans la mort et la résurrection du Christ, et devons donc le proclamer. Chacun de nous détient aussi une autorité unique, par ce qu'il est et les dons qu'il a reçus. Chacun de nous a une parole à proclamer, qui n'est donnée à nul autre. Dieu est dans notre vie d'époux, d'épouse de célibataire, de parent, d'enfant.

De ces expériences humaines de l'amour, ses triomphes et ses échecs, nous avons quelque chose à dire sur le Dieu qui est amour. Nous tenons aussi notre autorité de nos compétences et de nos savoirs. Nous sommes politiques, physiciens, cuisiniers, charpentiers ; nous sommes enseignants, chauffeur de taxi, avocats, économistes. Je suis allé à Goias au Brésil à une réunion des membres de la Famille dominicaine qui sont avocats. Ils avaient leur autorité spécifique d'avocats pour faire face aux problèmes de justice et de paix sur leur continent.

Enfin, l'autorité de notre prédication est celle de la vérité, Veritas. C'est la vérité pour laquelle les êtres humains sont faits, et qu'ils reconnaissent instinctivement. Quand le frère Luis Munio de Zamora OP établit la première règle pour les fraternités dominicaines, au treizième siècle, il ne se contenta pas de les inviter à être des pénitents, comme le voulait alors la tradition. Ils les voulut des hommes et des femmes de vérité, « de véritables enfants de Dominique dans le Seigneur, débordants d'un zèle fort et brûlant pour la vérité catholique, suivant des voies conformes à leur vie ».

C'est une vérité que nous devons rechercher ensemble, dans des lieux comme l'Institut Aquinas à St. Louis, USA, où des laïcs dominicains, des frères et des soeurs étudient et enseignent ensemble. Cette recherche peut être douloureuse. Elle peut faire de nous des incompris, et même nous faire condamner, comme notre frère Marie-Joseph Lagrange. Mais elle donne autorité à notre parole et elle répond à la plus profonde des soifs de l'humanité.

Soeur Christine Mwale, du Zimbabwe, a parlé ici de la marmite autour de laquelle se réunit la famille africaine. Cette marmite est posée sur trois pierres, qu'elle a comparées aux trois formes de l'autorité dans la Famille dominicaine : l'autorité que nous avons comme individus, l'autorité par délégation des aînés, et l'autorité du groupe. Pour être réellement une famille de prêcheurs, nous devons reconnaître aux autres leur autorité. Je dois être ouvert à l'autorité d'une soeur parce qu'elle parle avec la vérité de son expérience de femme, et aussi peut-être d'enseignante, de théologienne.

Je dois donner autorité au laïc qui en sait plus que moi sur bien des choses : par exemple le mariage, ou telle science, telle connaissance. Si nous reconnaissons l'autorité des autres, alors nous serons véritablement une Famille de prêcheurs. Ensemble nous pouvons gagner une autorité qu'aucun de nous n'aurait individuellement. Nous devons trouver notre voix ensemble. Pour de nombreux dominicains, la découverte que nous avons tous autorité pour prêcher est stimulante et libératrice. Et l'exclusion des non-ordonnés de la prédication après l'Évangile durant l'eucharistie est profondément douloureuse pour beaucoup. Elle est vécue comme une négation de votre pleine identité de prêcheurs.

Tout ce que je puis dire, c'est ceci : Ne vous découragez pas. Acceptez toutes les occasions de prêcher. Créons ensemble de nouvelles occasions. Que nous soyons d'accord ou pas avec cette décision n'est pas pour nous le noeud de la question. Prêcher en chaire n'est depuis toujours qu'une petite partie de notre prédication. De fait. on pourrait arguer que Dominique souhaitait porter la prédication de l'Évangile hors des confins de l'Eglise, dans les rues. Il voulait porter la parole de Dieu là où se trouvent les gens, là où ils vivent, où ils étudient, là où ils discutent, là où ils se détendent. Pour nous, le défi consiste à prêcher en des lieux nouveaux, sur Internet, par l'art, de mille autres manières. Quel paradoxe, si nous pensions que prêcher en chaire est la seule vraie manière de proclamer l'Évangile ! Ce serait une forme de fondamentalisme, allant à l'encontre de la créativité de Dominique, un pas en arrière pour l'Eglise.

Je sais que ce discours peut avoir l'air d'une fuite, d'une excuse pour priver les laïcs et les soeurs de la prédication active de la Parole au sens ordinaire du mot. Comme si je disais que les non-ordonnés doivent se contenter d'une forme mineure de prédication. Mais ce n'est pas le cas. L'Ordre des Prêcheurs est là pour sortir partager la bonne nouvelle, surtout avec ceux qui ne viennent pas à nous. Nous le faisons d'une infinité de manières : en écrivant des livres, en passant à la télévision, en visitant les malades. Quelque douloureuse et contestée que soit l'exclusion du pupitre, je ne crois pas que ce soit la question essentielle.

Nous sommes tous, de différentes manières, « de bons intendants d'une multiple grâce de Dieu » (IP 4, 10). Chacun de nous a reçu la gratia praedicationis, mais différemment. Les martyrs dominicains du Viêt-nam, de Chine, du Japon, au dix- septième siècle, furent des hommes et des femmes, des laïcs et des religieux, d'une extraordinaire diversité dans leurs manières d'être prêcheurs. Saint Dominique Uy, un laïc dominicain vietnamien, était connu sous le nom de « Maître prêcheur », il est donc évident qu'il proclamait la Parole ; Peter Ching, un laïc chinois, participa à des débats publics à Fogan pour défendre la vérité du christianisme, tout comme Dominique avec les Albigeois. Mais d'autres laïcs dominicains martyrisés étaient catéchistes, aubergistes, marchands, chercheurs.

Nous prêchons le Verbe qui s'est fait chair, et ce Verbe de Dieu peut se faire chair dans tout ce que nous sommes, et pas seulement dans ce que nous disons. Saint François d'Assise disait : « Prêchez l'Evangile à tout instant. Au besoin, servez-vous des mots ! » Nous devons devenir des paroles vivantes de vérité et d'espoir. Saint Paul écrit aux Corinthiens : « Vous êtes manifestement une lettre du Christ remise à nos soins, écrite non avec de l'encre, mais avec l'Esprit du Dieu vivant, non sur des tables de pierre, mais sur des tables de chair, sur les cœurs » (2Co 3, 3). Dans certaines situations, la parole la plus efficace est même parfois le silence. J'ai été frappé, au Japon, par la puissance du témoignage évangélique de nos monastères. Les bouddhistes rencontrent peut-être le Christ avec plus de force dans le silence des moniales que dans n'importe laquelle de nos paroles.

Je pense aux léproseries dirigées par les frères de Saint Martin, ici, aux Philippines, une incarnation de la compassion de Dominique. Le Verbe se rend aussi visible dans la poésie, la peinture, la musique, la danse. Tous les talents nous donnent un moyen pour diffuser la Parole. Par exemple Hilary Pépier, célèbre laïc dominicain, imprimeur, a écrit que « Le travail de l'imprimeur, comme tout travail, devrait être réalisé à la gloire de Dieu. Son travail étant de multiplier la parole écrite, l'imprimeur est donc au service du créateur de parole, et le créateur de parole est -ou devrait être- au service du Verbe fait Chair » (Ed. Aidan Nichols OP Dominican Gallery, Leominster 1997).

Nous ne prêchons pas cette parole de manière individuelle et dispersée, mais en communauté. Christifideles Laici dit que la communion avec Jésus « donne lieu à la communion des chrétiens entre eux... La communion donne lieu à la mission et la mission s'accomplit dans la communion » (n° 32). Comme vous le savez tous, au début, une communauté de frères était dite sacra praedicatio, sainte prédication. Quand Antonio de Montesinos prêcha sa fameuse homélie en défense des Indiens à Hispaniola en 1511, les conquistadores espagnols allèrent se plaindre au Prieur, Pedro de Cordoba. Et le Prieur répondit que quand Antonio prêchait, c'était la communauté tout entière qui prêchait. Nous devons être les sages-femmes les uns des autres, aidant nos frères et sœurs à dire la parole qui leur est donnée. Nous devons nous aider mutuellement à trouver l'autorité donnée à chacun. Ensemble nous sommes une parole vivante que nous ne pourrions former séparément.

J'ai rencontré récemment aux États-Unis un frère qui avait été opéré pour un cancer et avait perdu une partie de sa langue. Il devait totalement réapprendre à parler. Il a découvert combien il est complexe d'articuler le moindre mot. Nous utilisons pour cela des parties de notre corps auxquelles nous ne pensons jamais : la tête, les poumons, la gorge, les cordes vocales, la langue, les dents, la bouche. Il faut tout cela, juste pour dire : « Paix à vous ». Et pour le proclamer au monde, alors, nous avons besoin les uns des autres pour pouvoir former ensemble ces paroles de vie. Ensemble nous sommes la tête, les poumons, la langue, la bouche, les dents, tes cordes vocales qui peuvent articuler une parole de paix.

J'étais cette année à une rencontre de ta Famille dominicaine à Bologne. Là est inhumé Dominique, mais là aussi sa Famille est vivante. Un groupe de laïcs travaille avec les frères et les sœurs à des missions de prédication au sein des paroisses. Un autre groupe, de laïcs et de frères qui ont la philosophie pour passion, conçoit sa mission comme une confrontation avec le vide intellectuel au cœur de la vie des gens. Ils prêchent par l'enseignement. Il y a encore un groupe de sœurs qui dirigent une université pour retraités et chômeurs. Et une fraternité de laïcs voulant soutenir la mission des autres par leur prière. Il n'y avait aucune compétition entre ces dominicains. Nul groupe ne saurait prétendre être celui des « vrais dominicains » ou que les autres sont des « citoyens de seconde classe ».

Il ne peut exister de compétition entre les moniales et les soeurs pour déterminer qui sont les plus dominicaines. Les fraternités laïques sont depuis les origines une part vitale de l'Ordre dominicain et le restent. Il est vrai qu'il y a beaucoup de nouveaux groupes laïcs. Comme les nouveau-nés, ils nécessitent peut-être davantage de soins et sont parfois l'objet d'une plus grande attention, mais ils ne menacent en aucune façon la position des fraternités au coeur de la vie de l'Ordre. Il ne peut exister de compétition entre nous. S'il y en a, nous n'incarnerons pas l'Evangile.

Ayant dit cela, il souffla sur eux et leur dit : « Recevez l'Esprit Saint ».

Jésus souffle sur les disciples. Cela fait écho à la création de l'humanité, lorsque Dieu souffla sur Adam et en fit un être vivant. Jésus souffle sur les disciples pour qu'ils prennent pleinement vie. C'est l'achèvement de la création. Pierre dit à Jésus : « Tu as les paroles de la vie éternelle » (Jn 6, 68). Le but de la prédication n'est pas de communiquer de l'information mais la vie. Le Seigneur dit à Ezéchiel : « Ainsi parle le Seigneur à ces ossements. Voici que je vais faire entrer en vous l'esprit et vous vivrez » (37, 4). Nous, prêcheurs, devrions dire les mots qui donnent vie aux ossements desséchés !

Soyons honnêtes, et reconnaissons que la plupart des prédications sont ennuyeuses, et se prêtent davantage à nous endormir qu'à nous éveiller, du moins nous poussent-elles à prier. Au bout de dix minutes, on regarde discrètement sa montre en priant que le prêcheur s'arrête. En Colombie, les dominicains disent : « Cinq minutes pour les gens, cinq minutes pour les murs, tout le reste va au diable ». Saint Paul lui-même, le plus grand des prêcheurs, finit pourtant par faire dormir Eutyque, qui en tomba par la fenêtre et faillit mourir ! Mais Dieu nous accorde parfois la grâce de dire les mots qui donnent la vie.

J'ai rencontré ici, aux Philippines, une femme appelée Clarentia qui avait attrapé la lèpre à l'âge de quatorze ans, et avait passé toute sa vie dans une léproserie, avec nos Frères de Saint Martin. Elle n'osait pratiquement pas quitter cet endroit, où elle était acceptée et accueillie. Aujourd'hui, à soixante ans, elle a découvert sa vocation de prêcheur. Elle a trouvé le courage de quitter sa « chambre haute » verrouillée, de sortir visiter les léproseries pour encourager les gens qui y vivent à trouver eux aussi leur liberté ; elle s'adresse à des associations et des agences gouvernementales. Elle a trouvé sa voix pour parler et son autorité. Voilà ce que signifie prêcher une parole de vie.

Pour nous, prêcheurs, tous les mots comptent. Chacune de nos paroles peut offrir la vie aux autres, ou la mort. La vocation de tous les membres de la Famille dominicaine est d'offrir des mots qui donnent la vie. Du soir au matin nous nous abreuvons réciproquement de paroles ; nous plaisantons, nous échangeons de l'information, nous parlons des absents. Ces mots apportent-ils la vie ou la mort, la guérison ou la blessure ? Un virus informatique, parti de Manille cette année, était camouflé dans un message intitulé « I love you ». Mais à l'ouverture, le message détruisait tous les programmes de l'ordinateur. Nous agissons parfois de même avec nos paroles. On peut très bien donner l'impression d'être sincère, juste, honnête : « C'est pour ton bien que je te dis ça, mon ami », au moment même où l'on injecte du poison !

L'une des devises de l'Ordre est « Laudare, benedicere, praedicare », glorifier, bénir, prêcher. Devenir prêcheur est bien davantage qu'apprendre à parler de Dieu. C'est la découverte de l'art de glorifier et bénir tout ce qui est bon. Il n'y a pas de prédication sans célébration. Nous ne pouvons prêcher si nous ne glorifions, si nous ne bénissons ta bonté de ce que Dieu a fait. Le prêcheur doit parfois, comme Las Casas, affronter et dénoncer l'injustice, mais dans le seul but que la vie l'emporte sur la mort, la résurrection sur la tombe, la glorification sur l'accusation.

Par conséquent, nous ne serons une Famille de prêcheurs épanouie que si nous nous fortifions les uns les autres et nous donnons mutuellement la vie. Nous devons nous insuffler mutuellement l'esprit de Dieu comme Jésus fit aux disciples. Sainte Catherine de Sienne était un prêcheur, non seulement par ce qu'elle disait et écrivait, mais par la force qu'elle donnait aux autres. Alors que le pape commençait à se laisser abattre, elle le réconforta et lui redonna courage. Lorsque son bien-aimé Raymond de Capoue, Maître de l'Ordre, s'effrayait, elle le poussait à continuer. Tous les Maîtres de l'Ordre en ont besoin quelquefois ! Un jour, un criminel fut condamné à mort, et elle l'aida à affronter l'exécution. Elle lui dit : « Courage mon cher frère, nous serons bientôt au banquet des noces... Ne l'oublie jamais. Je t'attendrai sur le lieu de l'exécution ».

La Famille dominicaine du Brésil a créé ce qu'elle appelle « le mutirao dominicain ». Mutirao signifie « travailler ensemble ». Chaque année, un petit groupe de frères, soeurs et laïcs part passer du temps auprès de ceux qui luttent pour leur vie, ou la justice, surtout les plus pauvres et les plus oubliés. Ils y vont juste pour être là avec eux, exprimer leur soutien, écouter ce qu'ils vivent, montrer que quelqu'un se souvient d'eux. Nous en avons besoin si nous voulons être forts.

La plupart d'entre nous ont appris en famille à être forts et humains. Nos parents, nos frères et soeurs, nos oncles et tantes, nos cousins nous ont enseigné à parler et écouter, à rire et à jouer, à marcher et nous relever quand nous tombons. On n'apprend pas à être humain tout seul. C'est peut-être pour cela que nous avons toujours vu l'Ordre comme une famille : les moniales, les laïcs et les frères. Dominique était éminemment humain, il prêchait le Dieu qui a embrassé notre humanité. Nous avons besoin de notre Famille dominicaine pour nous former en tant que prêcheurs humains, qui sachent se réjouir du Dieu qui partage notre humanité. Nous avons besoin de la sagesse des femmes, de l'expérience des couples et des parents, et de la profondeur des contemplatifs pour nous former comme prêcheurs humains.

Ainsi toute formation dominicaine devrait-elle être mutuelle. Dans de nombreux pays, les novices, frères et soeurs, font une partie de leur formation ensemble. Nous sous-estimons souvent de manière dramatique combien nos laïcs dominicains ont à enseigner aux autres branches de la Famille dominicaine. Nous ne sommes pas toujours attentifs à votre sagesse.

Inversement, dans beaucoup de régions du monde, les laïcs dominicains ont soif d'une formation complète sur la théologie et la spiritualité de l'Ordre, et nous ne la leur proposons pas toujours. C'est certaine- ment l'une des priorités les plus urgentes, maintenant. Comment y répondre ?

Et les derniers mots de Jésus que je vais commenter nous montrent ce qui se trouve au coeur de cette parole de vie :« Ceux à qui vous remettrez les péchés, ils leur seront remis ; ceux à qui vous les retiendrez, ils leur seront retenus.»

Par deux fois, Jésus leur dit : « Paix à vous », puis il leur donne le pouvoir de remettre ou de retenir les péchés. C'est le coeur même de notre prédication. Au cours de cette assemblée nous avons vu émerger avec une insistance particulière l'engagement pour la Justice et la Paix comme objectif essentiel de notre commune mission de Famille dominicaine. Je pense par exemple à Dominican Peace Action en grande Bretagne, un groupe de moniales, soeurs, laïcs et frères, attachés à oeuvrer ensemble pour la paix, et en particulier pour l'abolition des armes nucléaires, par l'écriture et par la prédication, quitte à enfreindre la loi au besoin.

Mais prêcher la paix et le pardon est une vocation que l'on peut vivre de bien des manières. Maïti Girtanner, laïque dominicaine française, était une jeune et brillante pianiste. En 1940, sous l'occupation nazie, elle fonda en France un groupe de résistants. A la fin, elle fut capturée par la gestapo et torturée par un jeune médecin. Son système nerveux en sortit détruit, et elle souffrit pour le reste de ses jours. Cela détruisit aussi sa carrière de pianiste. Quarante ans plus tard, le médecin réalisa qu'avant de mourir, il devait lui demander pardon. Il retrouva Maïti, et lui demanda à se réconcilier. Elle l'a pardonné, et à son retour chez lui, il a pu se regarder en face, il a pu regarder sa famille et regarder sa mort en face. Comme l'a dit Maïti : « Vous voyez, le mal n'est pas le plus fort ». Cela aussi incarne la prédication de Jésus.

Une communauté de frères, à Rome, est chargée d'entendre les confessions dans basilique de Sainte-Marie Majeure. Pendant des heures, chaque jour - surtout en cette année de Jubilé - , et dans d'innombrables langues, ils sont là pour offrir pardon de bien. Ce sont là différentes manières de prêcher ces mêmes mots : « Paix à vous ». Mais nous ne pouvons prêcher cette paix si nous ne la vivons pas entre nous.

En faisant profession, les frères et les sœurs demandent la miséricorde de Dieu et celle de l'Ordre. Nous n'aurons rien à dire sur la paix et le pardon si nous ne savons nous les offrir les uns aux autres.

Quand la guerre a éclaté entre l'Argentine et la grande Bretagne à propos des Iles Malouines en 1982. les frères de la communauté d'Oxford sont descendus dans la rue en habit, portant des cierges. Nous sommes allés en procession jusqu'au mémorial de la guerre, où nous avons prié pour la paix. L'an dernier, je me trouvais justement en Argentine pour « la fête des Malouines », une journée où la nation renouvelle son engagement envers ces îles. J'étais à Tucuman, au nord du pays, et les rues étaient pleines de drapeaux argentins. Je dois avouer que je me suis demandé si j'avais vraiment choisi le bon moment pour ma visite ! L'après-midi, je participais à la rencontre d'un millier de membres de la Famille dominicaine, et là, il y avait aussi un petit drapeau anglais ! Et nous avons célébré ensemble l'Eucharistie pour tous les morts, les Argentins et les Anglais. La paix que nous prêchons, nous devons la vivre.

Il y a au nord du Burundi un monastère dominicain. Le pays entier a été détruit par la violente guerre civile opposant les Tutsis aux Hutus. Partout, les villages sont vidés et les champs brûlés. Mais en approchant de la colline au sommet de laquelle se trouve le monastère, on aperçoit du vert. Là, les gens viennent entretenir leurs champs. Dans ce désert de guerre, il y a une oasis de paix. Et cela, parce que les moniales elles-mêmes vivent en paix ensemble, quoiqu'elles soient aussi des Tutsis et des Hutus. Toutes ont perdu des membres de leur famille dans cette guerre. La paix et le pardon se sont faits chair dans leur communauté.

La paix que nous devrions partager va bien au-delà de l'absence de conflit. Elle est plus que le pardon réciproque des torts que nous nous sommes faits. Elle est l'amitié au coeur même de la spiritualité dominicaine. Avant de mourir, Jésus dit aux disciples : « Je vous appelle amis ». Trois jours plus tard, après avoir subi la trahison, le reniement, la souffrance, la mort, il apparaît au milieu d'eux et leur offre à nouveau son amitié : « Paix à vous ». Cette amitié transcenderait n'importe quelle trahison, n'importe quelle lâcheté, n'importe quel péché. Cette amitié est la vie même de Dieu, l'amour au coeur de la Trinité.

L'amitié est le fondement de notre égalité. Cela signifie que nous avons tous également place dans la Famille dominicaine. La Famille dominicaine est notre foyer commun. Nous sommes appelés à y être at home, en nuestra casa, chez nous. Les soeurs et les laïcs ont parfois l'impression que dans notre maison dominicaine, les frères se sont barricadés dans la chambre haute, essayant d'en tenir tous les autres à l'écart. L'un de nos plus grands défis consiste à construire et partager une conscience commune de l'Ordre, comme notre place à tous, notre appartenance. Être chez soi signifie ne pas avoir à justifier sa présence, se sentir à l'aise. Être accepté tel qu'on est. Et cela se voit à nos visages, à nos gestes, à nos paroles, dans l'accueil que nous faisons aux autres. Bien sûr, chaque communauté a besoin de ses propres temps et espaces. Nous ne pouvons pas tous faire irruption dans les monastères et demander à partager la vie des moniales. Les communautés de frères et de soeurs et les familles des laïcs ont toutes besoin de leur intimité.

Maintes petites tensions au sein de la Famille dominicaine, comme par exemple : qui peut apposer quelles initiales après son nom, qui peut porter l'habit et quand... sont des symptômes de cette aspiration plus importante et plus profonde à l'amitié, à un foyer, à une appartenance, à avoir sa place assurée à table ou autour de la marmite. Autrefois, on appartenait au Premier, au Second ou au Tiers Ordre. Cette terminologie a été abolie au chapitre général de River Forest en 1968, pour rendre évidente notre égalité. Personne n'est de première ou deuxième ou troisième classe. Mais nous avons perdu ainsi une manière d'affirmer notre unité dans un même Ordre. Ensemble, nous devons trouver des façons de construire ce foyer commun.

Et ce devra être un foyer ouvert, accueillant les amis de nos amis, accueillant de nouveaux groupes, même si leur identité dominicaine n'est peut-être pas toujours très claire, mais parce qu'ils souhaitent faire partie de la Famille. L'amitié qu'offre Jésus est immense et ouverte. Il accueille tout le monde. Il s'impatiente lorsque les disciples tentent d'empêcher quelqu'un de prêcher sous prétexte qu'il n'appartient pas au groupe des disciples. Jésus ne ferme pas les portes mais les ouvre à toute volée. Incarnons cette amitié au grand cœur avec la générosité de Dominique. Soyons un signe de cet accueil, afin de nous sentir tous à l'aise dans la Famille de Dominique. Que Dominique nous libère de la peur qui verrouille les portes.

Fr. Timothy Radcliffe OP
Maître de l’Ordre

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St. Mary's Parish:
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Notre mission

Nos Constitutions définissent notre mission de la manière suivante :

L’Ordre des Frères prêcheurs fondé par saint Dominique fut, on le sait, dès l’origine spécifiquement institué pour la prédication et le salut des âmes.

Notre mission est d’annoncer partout l’Évangile de Jésus-Christ par la parole et par l’exemple, en tenant compte de la situation des hommes, des temps et des lieux, et dont le but est de faire naître la foi, ou de lui permettre de pénétrer plus profondément la vie des hommes en vue de l’édification du Corps du Christ, que les sacrements de la foi amènent à sa perfection.

 

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