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cornerLe courage du futur

 

Lettre envoyée aux Pères et Frères de l'Ordre des Prêcheurs, en la fête de l'Epiphanie, le 6 janvier 1975

fr. Vincent de Couesnongle, o.p.

Vincent de Couesnongle, o.p.

Dans cette lettre adressée à tous les Frères, je voudrais engager avec chacun de vous une réflexion que nous devrons poursuivre ensemble dans les années qui viennent. Rendre l'Ordre plus vivant, toujours plus capable de réaliser sa mission d'" évangéliser de par le monde le nom de Notre-Seigneur Jésus-Christ " : telle doit être notre grande passion.

1. L'ORDRE AUJOURD'HUI

L'Ordre est un corps vivant. Le Chapitre de Madonna dell'Arco (1974) a mis en pleine lumière les forces vives qui continuent de l'habiter et de le travailler. A l'égal de toutes les institutions contemporaines, l'Ordre souffre d'une crise sérieuse. Il serait sot et contraire à la vérité de refuser de voir les choses en face : on ne peut construire sur le sable des illusions et de l'irréalisme.

Les chiffres sont connus. En 1964, il y a dix ans, nous étions plus de 10.000 ; aujourd'hui, nous sommes un peu moins de 8.000. Il y a dix ans, nous avions 367 novices clercs (et c'était déjà un recul sensible) ; aujourd'hui, nous en avons 167. Depuis dix ans, 700 Dominicains-prêtres ont quitté l'Ordre et le sacerdoce. Et l'on sait comment certains de nos Frères sont aujourd'hui " en recherche " comme on dit, ou se sentent " mal à l'aise ". Qui alors, parmi. nous, n'est pas parfois tenté de poser à ses Frères la question de Jésus après le départ de certains disciples : " Voulez-vous partir, vous aussi ? " Il vaut la peine d'évoquer un instant certaines sources de nos difficultés.

Tout concourt aujourd'hui à affecter nos convictions les plus profondes d'un coefficient de relativité. Le terrain sur lequel on a construit sa vie semble moins ferme. Avec le pluralisme qui naît de la diversité des situations et du changement qui affecte toutes choses, l'Ordre a perdu quelque chose de cette unité qui en faisait, il n'y a pas si longtemps, un milieu de vie solide, sûr de lui, et dans lequel on se sentait soutenu.

Et puis, surtout, il y a le sécularisme envahissant qui rend moins réelle - s'il ne l'estompe pas à certains moments - la relation vivante à Dieu sans laquelle il n'est pas possible de vivre la vie qui fut celle des apôtres. Avec ses images, son bruit, ses journaux, ses distractions, ses provocations de toute sorte, sa hantise de l'efficacité et du plus vite, le 20e siècle finissant rend difficile, sinon impossible à certains, une prière qui soit autre chose qu'un bruit de paroles : la rencontre de Dieu. " Qui est-ce qui prie vraiment parmi nous ? " A cette question entendue, il y a plus de vingt ans, que répondons-nous aujourd'hui ?

Evoquer ainsi certaines difficultés de l'heure, ce n'est pas indiscrétion, pessimisme ou complaisance devant ce que nous connaissons bien et qui nous fait souffrir. Il est bon de reprendre conscience ensemble de ce qui nous interpelle tous. C'est déjà, je le crois, un signe de santé ; ce doit être surtout source de renouveau commun. D'ailleurs, on aurait grand tort de noircir ces ombres. Elles ne doivent pas cacher tout le reste. Que de choses admirables dans l'Ordre en ces années que nous vivons ! Qu'il suffise de rappeler quelques faits qui me viennent à l'esprit.

Je pense aux réalisations de tant de nos provinces, au point de vue évangélisation, enseignement, vie intellectuelle, engagement missionnaire, etc. Et comment ne pas évoquer ces petits groupes de Frères qui travaillent et partagent avec les marginaux dans les quartiers pauvres des grandes villes du monde ou ailleurs, leur apprenant à lutter contre la faim et l'ignorance. Tant d'autres cas de ce genre... Je pense à ces possibilités que nous avons dans certains secteurs ou dans certaines régions. Et pour ne citer qu'un exemple, sait-on assez qu'en Amérique latine il y a plus de 1.200 Dominicains à l'oeuvre - 1.200 sur 8.000 dans le monde : n'est-ce pas un investissement précieux dans un continent en pleine croissance ? Et puis il y a ces germes nouveaux que j'aperçois en plus d'un endroit et qui ne demandent qu'à pousser. Je songe spécialement à ces jeunes qui viennent à nous dans des provinces où, ces toutes dernières années, les noviciats étaient vides ou presque. Ils impressionnent par leur sérieux et l'amour de tout ce qui fait l'essence de la vie dominicaine. Et comment oublier - mais c'est le secret de Dieu -ceux qui, dans un monde où tant de choses s'opposent - et peut-être à cause de cela même - vivent le primat de la prière dans une recherche incessante de Dieu ?

Quelle que soit notre situation à l'intérieur de l'Ordre et face à l'appel de Dieu sur nous, l'état de crise dans lequel se trouvent l'Eglise et toute institution religieuse nous oblige à y faire front. Notre vie ne peut être facile. Ce dont nous avons le plus besoin, c'est le courage. Il ne s'agit pas de n'importe quel courage, mais de celui qui a fait la vie de saint Dominique. C'est le courage du chanoine d'Osma qui quitte son Chapitre et, à la suite de son évêque, s'avance sur la route inconnue. C'est le courage de l'apôtre qui s'installe à Fanjeaux, en plein pays hérétique. C'est le courage du fondateur qui disperse à Toulouse, le 15 août 1217, sa poignée de Frères. C'est le courage du missionnaire qui, une fois établis les fondements de son Ordre, rêve d'aller chez les Cumans dépenser ce qui lui reste de force. En bref, c'est le courage d'un " homme évangélique " qui vit, dans la foi, l'élan d'un espoir sans limites.

Le courage de saint Dominique, c'est donc le courage de quelqu'un qui, loin de se cramponner à un certain passé parce que c'est le passé, s'appuie sur les valeurs essentielles et permanentes que contient celui-ci, pour regarder droit devant lui et aller de l'avant : le courage du futur. Ces mots, qui rejoignent la " force d'âme " dont nous parle notre Constitution fondamentale devant les renouveaux nécessaires (§ viii), me sont venus spontanément à l'esprit au début du Chapitre général. Je voudrais vous dire très simplement ce qu'ils évoquent à mon esprit au début d'une nouvelle étape que nous sommes appelés à vivre ensemble.

II. LE " COURAGE DU FUTUR "

On peut, semble-t-il, ramener au regard neuf et à la disposition au changement les traits caractéristiques du " courage du futur ", auxquels il faut ajouter, comme leur source, l'espérance en Dieu.

1. Un regard neuf

Avoir le courage du futur, c'est d'abord être capable de jeter sur toutes choses un regard neuf. On s'habitue si vite à voir les choses non pas comme elles sont, mais comme on les a cataloguées une fois pour toutes... On s'organise si vite son monde personnel, sa hiérarchie des valeurs... C'est par le regard qu'on jette autour de soi qu'on vieillit peut-être le plus vite. Et cette " cataracte " d'un nouveau genre atteint à tout âge.

Or, le Christ nous a appris à voir les choses, les gens, les événements avec des yeux neufs, c'est-à-dire tels qu'on ne les avait pas vus jusque-là. Il prêcha un royaume où les valeurs sont bouleversées, où les derniers deviennent les premiers, où la pécheresse est préférée au pharisien, où le brigand entre tout droit en paradis !

Le Christ révèle le vrai visage de toutes choses. Il faut pénétrer au-delà des apparences, des masques et des façades. Les hommes et tout ce qui les affecte : amours, espoirs, appels, joies, chagrins, souffrances, nous apparaissent rarement dans leur vérité immédiate, native, à l'état brut, pourrait-on dire.

Il faut aussi savoir aller au-delà de ce que nous sommes capables de voir avec nos yeux d'hommes. Les choses sont beaucoup plus que ce qu'elles sont. Elles sont aussi : signes des temps, chemins vers Dieu, présence de Dieu, paroles de Dieu. Il faut reconnaître la grâce de Dieu à l'oeuvre dans le " monde meilleur " qui essaie de se construire. Derrière toute réalité, il est donc une " vérité dernière " que nous avons beaucoup de peine à dégager, mais qui toujours, d'une manière ou d'une autre, nous renvoie à Dieu.

Regard neuf tout d'abord sur nous-même. J'ai dit oui au Seigneur, quand il m'a appelé au " service de sa Parole ". Qu'est-ce que je fais de ce oui au long des jours ? Regard neuf sur l'Ordre. Quels jugements je porte sur lui ? Et pourtant ! Regard neuf sur l'autre, mon prochain: si proche parfois qu'il me gêne, me bouscule, détruit le monde que je m'étais fait ; si loin aussi que je ne le rencontre plus, même quand il est mon voisin de table. Regard neuf sur le monde. La lettre du Chapitre de Madonna dell'Arco sur les problèmes contemporains a tenté de susciter un nouveau regard sur le monde. Qu'en a-t-il été pour chacun d'entre nous ?

Ce regard neuf, c'est celui du prophète. Les mêmes yeux, mais qui voient plus loin. Par vocation, ne sommes-nous pas prophètes d'un monde nouveau, celui qui est en train de se faire? Si nous avons ainsi ce regard-là, la parole que nous dirons ne tombera pas dans le vide, elle ne sera pas une parole toute faite - faite pour tout le monde, c'est-à-dire pour personne. Elle rencontrera des personnes, des communautés, des institutions réelles. Nous serons capables de rejoindre l'autre et de lui faire entendre quelque chose qui résonnera au plus secret de sa vie. Un vrai dialogue deviendra possible. Celui-ci n'est-il pas beaucoup plus un regard qu'une parole ? Avant d'être une parole, ne doit-il pas être un regard rendu plus perspicace par la charité ?

" C'est étonnant comme nos idées changent, quand on les prie ", a-t-on dit. Prier ses idées, c'est les reconsidérer dans la lumière de Dieu, sous son regard. Notre propre regard, oui comme il changerait et se rapprocherait davantage de la vérité de Dieu si nous savions prier ainsi toutes choses...

2. Disposition au changement

Le monde d'aujourd'hui est " créativité " . Ce n'est pas là seulement un mot à la mode, c'est l'un des mots clés de notre temps. Personne ne peut y échapper. Ce qui est vrai pour tout homme l'est à un titre spécial pour le Frère prêcheur qui, dans l'annonce de la Parole éternelle de Dieu, doit être " contemporain " de ceux auxquels il s'adresse. Comme tel, il doit donc se mettre au " tempo " d'évolution du monde. Et ainsi, sous peine de n'être pas fidèle à sa vocation, il doit faire preuve de " créativité " dans sa mission d'évangélisation.

Par nature, un Frère prêcheur doit d'ailleurs se sentir à l'aise dans ce grand mouvement qui affecte l'humanité, car l'Ordre est né en un temps où la vie culturelle et les structures sociales de l'Occident ont subi de profonds bouleversements. Toute notre histoire montre combien nous sommes restés marqués par cette attention à tout ce qui est nouveau, à tout ce qui commence. Les plus grands Dominicains n'ont-ils pas tous été affrontés à des situations apparemment sans issue, où il fallait précisément faire preuve d'un esprit créateur ?

Créativité, disposition au changement, courage du futur tout cela va de pair. Pour affronter l'avenir, il faut savoir reconnaître lucidement les limites de ce que l'on fait ; il faut vivre dans l'inquiétude du plus et du mieux, savoir constater son impuissance - ce que nous faisons n'est-il pas dérisoire face à cette immensité de la tâche ? -, être également habité par un sentiment d'urgence - le temps presse pour ceux qui n'entendent pas la Parole du salut !

Ce n'est pas que le travail manque dans la plupart des couvents et des provinces. L'important, c'est que certaines questions demeurent toujours posées : n'y a-t-il pas mieux à faire ? Des besoins plus urgents ne nous appellent-ils pas ? Ne faudrait-il pas laisser tel ministère à d'autres qui feraient aussi bien - mieux peut-être - que moi, pour me. lancer dans tel autre apostolat dont personne n'est chargé et qui correspond peut-être mieux à la mission de l'Ordre.

Cette insatisfaction et cette impatience qui, à certains moments, peuvent devenir véritable angoisse, sont foncièrement bonnes. Cette crainte de laisser s'assoupir en nous le zèle apostolique, ce sentiment d'urgence, tout cela doit en effet être, en chacun de nous et dans nos communautés, comme une source d'énergies toujours renouvelées. Ne concluons pas que les désirs et les projets, suscités par cette insatisfaction, doivent être considérés comme des absolus et qu'il faut les réaliser coûte que coûte. Pour beaucoup de raisons qui touchent aux conditions concrètes de notre vocation dans l'Eglise, il n'est pas toujours possible, ni même souhaitable, de mettre en route et de réaliser ces projets. Il reste que cette inquiétude doit être, en nous comme chez nos frères - surtout quand on sait l'assumer -, une force qui entretient notre ardeur apostolique et nous aide à nous donner, plus pleinement, à l'euvre que l'obéissance attend de nous dans l'immédiat.

La place de l'Ordre des Prêcheurs, dans l'Eglise, est en première ligne, aux frontières, là où il faut savoir inventer, ouvrir des pistes, partir en reconnaissance, faire preuve d'audace. Des espaces humains importants et immenses, de véritables "nouveaux mondes" sont nés et se développent en dehors de tout contact avec l'Evangile. Y faire retentir la Parole de vie, n'est-ce pas notre vocation ?

Cette insatisfaction, cette recherche constante, cette hantise, nous la voyons dans la vie de saint Dominique. N'est-ce pas cette hantise qui le fait s'écrier pendant ses nuits sans sommeil au pied de l'autel: " Mon Dieu, ma miséricorde, que deviendront les pécheurs ? " Ne nous y trompons pas, ce cri n'est pas seulement prière d'intercession. C'est aussi une question, la question d'un apôtre toujours en recherche, qui interroge Dieu sur le meilleur chemin à prendre pour annoncer le salut.

3. Fortifiés dans l'espérance

Sommes-nous capables de ce regard neuf et de cette disposition au changement, sans lesquels il n'est pas de " courage du futur " Si nous sommes laissés à nos seules forces, sans autre soutien que des motivations très humaines - sûrement pas. Mais nous sommes forts de la force même de Dieu et de la puissance même du " Christ, notre espérance " . Spe roborati, fortifiés dans l'espérance.

De même que notre foi est communion à la foi de l'Église, ainsi notre espérance se nourrit-elle de l'espérance de l'Église. Avec Abraham, les prophètes et tous les envoyés de Dieu à son peuple, comme à travers les hauts faits qui jalonnent l'histoire du peuple élu, l'Ancien Testament proclame la présence du Dieu fidèle en sa miséricorde et tout puissant. Cette espérance culmine dans le Christ dont la puissance de résurrection est toujours à l'oeuvre : " Je suis avec vous pour toujours jusqu'à la fin du monde. " (Mt 28, 20.) Tel est le fondement de l'espérance de l'Eglise. Après son départ, Jésus a envoyé, comme il l'avait promis, l'Esprit qui renouvelle et recrée toutes choses. L'Esprit est toujours là qui nourrit et fortifie l'espérance de l'Eglise. La " petite fille espérance ", chère au poète, c'est l'Eglise, cette mère toujours jeune qui sans cesse enfante dans la douleur une humanité nouvelle unifiée dans la charité du Christ.

C'est dans ce grand mouvement d'Eglise que s'insère notre espérance personnelle et celle de l'Ordre, notre " espérance dominicaine ". Les premiers Frères de saint Dominique étaient des gens " comme les autres ". La dispersion du 15 août 1217 fut pour eux occasion de trouble et de crise. Ils sont partis cependant réconfortés par l'assurance et la parole de leur père. Celui-ci meurt très tôt. Mais nous savons tout ce qui a été accompli par l'Ordre, tout au long du 13e siècle. Ce sont nos ancêtres, nous sommes leurs héritiers. Ne sommes-nous pas persuadés de la vocation toujours actuelle, plus urgente que jamais peut-être, de l'Ordre dans l'Église ? Imitons saint Dominique, sa pureté de coeur, sa pauvreté, son regard vers Dieu, sa passion du salut. Il voulait tout sacrifier pour le bien des âmes. Même ses livres. Nous, qui sommes toujours si éloquents à évoquer tout cela et tant d'autres traits de sa vie, qu'en faisons-nous ? Moins que de paroles, le monde réclame aujourd'hui des hommes courageux qui se donnent totalement et osent parler de Dieu.

Imitons-les. Jetons loin de nous les béquilles et autres accessoires qui assurent notre confort et nous satisfont à peu de frais. Même à notre insu, nous voudrions tellement tenir entre nos mains un avenir que nous façonnerions à notre guise, mais qui immanquablement nous échapperait, parce qu'il ne serait pas celui de Dieu. Si souvent le " Maître de l'impossible " se joue de nos plans ! Une certaine obscurité est le lot commun des vrais serviteurs de Dieu. Ne cherchons pas tant à savoir exactement où Dieu nous mène. Ce qui doit compter avant tout, c'est la force de la foi, toujours à l'oeuvre en nous et qui laisse place à l'initiative divine.

Que, dans sa fermeté, notre confiance soit contagieuse. Communiquons-la aux autres. Le courage est toujours contagieux - comme la peur, le doute, le défaitisme, hélas ! Partageons avec les autres, et d'abord avec les membres de notre communauté, cette espérance qui nous habite. Que chacun d'entre nous soit conscient de sa grande responsabilité auprès de ses frères, en ce domaine. Parce que le monde est bruyant aujourd'hui, l'appel de Dieu se ferait-il moins pressant ? Parce que le péché abonde, cela empêcherait-il la grâce de surabonder ? L'Esprit Saint serait-il devenu soudain avare de ses dons ?

III. QUELQUES EXIGENCES PLUS URGENTES

Le " courage du futur ", dont témoigne saint Dominique et qu'il attend de nous, n'est pas une impulsion aveugle ; il ne vise pas n'importe quel futur. Je voudrais souligner quelques-unes de ses exigences à l'heure actuelle.

1. Communier au monde actuel

J'ai déjà parlé de la nécessité de porter un regard neuf sur toutes choses. Il faut y insister. Cette connaissance du monde a, aujourd'hui, des requêtes d'ordre technique : méthodes d'enquête, statistique, sociologie, anthropologie, etc. Un vrai Prêcheur n'a pas le droit de les ignorer, encore moins de les mépriser ; il a au contraire le devoir d'étudier ces disciplines nouvelles, afin de les appliquer avec discernement.

Si l'on pense que tout a été dit et qu'il suffit de répéter, c'est qu'on ne sent pas son temps. Connaître les espoirs et les épreuves des hommes, les partager, ce n'est pas un luxe ou une fantaisie condamnable. C'est une exigence de la vocation dominicaine. Exigence d'autant plus forte que le monde change vite. Et pour tous, cette " mise à jour " toujours à reprendre exige effort et persévérance.

Le danger de contamination est réel et nous en connaissons les méfaits. Il faut pourtant exorciser certains démons, je veux dire cette crainte quasi panique qui s'empare de certains à l'idée de devoir s'approcher davantage du monde. Pour sauver notre monde, Dieu ne s'est-il pas incarné et n'at-il pas communié avec le monde que nous voyons vivre dans l'Evangile ? Dans la mesure où nous nous identifions au Christ - et c'est dans cette identification-là que nous devons chercher notre véritable identité -, nous trouverons, comme par un sûr instinct, ce rapport de communion authentique avec le monde.

2. Pluralité dans l'unité

A Madonna dell'Arco, on a constaté tout particulièrement une prise de conscience beaucoup plus vive, par les diverses provinces de l'Ordre, de leur originalité. Un mois plus tard, au Synode des évêques [1974], une même constatation s'imposait quant à la diversité des problèmes des Eglises particulières selon leur implantation géographique.

Il y a là pour l'Ordre quelque chose de très positif: ce pluralisme de nos provinces témoigne de son souci de " coller partout au réel ", condition de sa présence et de son action. Mais au moment où s'affirme davantage le pluralisme de nos formes de vie et d'action, il est nécessaire de souligner plus fortement que jamais ce qui fait l'unité foncière de l'Ordre.

Notre type de gouvernement explique pour une bonne part l'unité que nous avons gardée durant des siècles. De même ces éléments constitutifs de notre vie qu'énumère le § IV de la Constitution fondamentale (mission apostolique, vie commune, conseils évangéliques, célébration commune de la liturgie, prière privée, étude, observance régulière) et qui composent comme le tissu de notre vie contribuent à former cet esprit qui nous réunit.

Ne faudrait-il pourtant pas aller plus loin et chercher le fondement de cette unité au niveau de l'intelligence ? Manière d'aborder les problèmes, sensibilité à la mesure de la vérité qui se trouve en tout homme, méthode de pensée, discernement et amour des sources, recours aux principes fondamentaux qui éclairent une question, etc. Et puis chez nous l'intelligence garde le spirituel et le nourrit ; notre spiritualité est théologique au premier chef. Non pas que tout Dominicain soit un grand intellectuel ou un génie, mais nous avons tous une manière à nous d'aborder les hommes et de leur annoncer Jésus-Christ.

Notre responsabilité dans le domaine de la formation intellectuelle - première et permanente - n'en est que plus grande à une époque où les convictions les plus solides de l'intelligence sont mises en cause. Les questions se pressent à l'esprit : Organisation des études - Rôle du promoteur provincial en ce domaine - Manière d'aborder saint Thomas - Ouverture à la pensée moderne - Et tant d'autres... Le fait que le dernier Chapitre ait décidé qu'un assistant général serait désormais totalement consacré à cette tâche manifeste que l'Ordre a la conviction de se trouver ici à un point névralgique qui engage son identité et son unité pour l'avenir. Si le " courage du futur " doit être une réalité de nos vies, c'est bien ici. Mais cela nous met en face d'une autre question.

3. Une tâche essentielle de l'Ordre

Dans l'allocution qu'il prononça lors de l'audience accordée aux Pères capitulaires, le Souverain Pontife a déclaré que " la fidélité à saint Thomas était une partie intégrante de la mission confiée par l'Eglise à l'Ordre ". Deux mois plus tard, dans la lettre qu'il envoyait à l'Ordre à l'occasion de l'anniversaire de la mort de saint Thomas, il reprenait ce thème avec plus d'insistance, soulignant avec quelle lucidité et quel courage l'Aquinate avait fait face à la crise que l'Eglise traversait de son temps.

Dans cette double exhortation, il y a plus qu'une invitation pressante à étudier saint Thomas. Je crois que nous devons y voir comme une mission explicitement donnée à l'Ordre de faire face, avec le zèle et le respect de l'enseignement de l'Église qui ont caractérisé le Docteur Angélique, à la profonde crise actuelle de la pensée humaine et chrétienne. Le solide travail de discernement qu'il a fait de la pensée grecque, arabe et juive qui déferlait alors sur le monde occidental, nous devons le faire, à son exemple et en discernant les éléments toujours valides de solution qu'il nous a légués, à l'endroit de tout ce que la pensée moderne, les découvertes scientifiques, l'évolution du monde nous disent de l'homme, de la vie, de l'univers avec toutes les incidences que cela peut avoir sur la foi et la morale.

Il faut souhaiter que se lèvent parmi nous des pionniers qui, avec des forces jeunes, se passionnent pour une confrontation entre la pensée de l'Aquinate et tout ce que contient de neuf la pensée moderne. Les célébrations du centenaire ont montré que, pour avoir sept siècles, sa pensée était toujours étudiée. Même des étudiants et chercheurs non catholiques y sont attentifs.

Dans sa session de 1973, la Commission permanente pour la promotion de l'étude s'est demandé comment susciter parmi nos plus jeunes frères des vocations de professeurs et de chercheurs. Cette question, nous devons tous nous la poser. Sommes-nous assez convaincus de l'importance de ce travail pour l'Eglise ? L'atmosphère générale de nos provinces et de nos couvents suscite-t-elle et soutient-elle de telles vocations ? Que faisons-nous pour préparer de tels hommes, les libérer d'autres travaux, répondre à leurs besoins ?

L'Ordre a toujours été très attentif à sauvegarder dans son sein, pour demeurer fidèle à lui-même, l'équilibre entre ceux qui, d'une part, annoncent directement la vérité qui sauve et ceux qui, d'autre part, l'approfondissent et préparent les Prêcheurs de demain. Il ne faudrait pas que cet équilibre qui est enrichissement pour les uns et pour les autres soit rompu au profit d'un apostolat de contacts plus directs. L'existence d'un assistant spécial pour l'apostolat, conjointement avec celui qui est consacré à la vie intellectuelle, est garant de cet équilibre.

4. Une conviction de foi

La crise de l'Eglise, aujourd'hui, est une crise de foi. Dans l'histoire, les Fils de saint Dominique se sont toujours efforcés d'en être des témoins et des prédicateurs privilégiés. La crise doit nous trouver vivants et lucides dans notre propre foi.

En ces temps de bouleversement culturel, technique, économique, politique, nous assistons à une réflexion critique particulièrement poussée de la foi. On s'interroge - avec raison - sur celle-ci pour mieux en saisir le sens, l'exprimer dans des " formules plus signifiantes ", en mieux discerner les exigences dans l'ordre moral. Mais autre chose poser des questions à la foi, et autre chose la mettre en question.

Or, aujourd'hui particulièrement, la tentation se fait plus forte de mettre les dogmes et la morale " au goût du jour " ; le relativisme et le sécularisme auxquels j'ai déjà fait allusion affaiblissent nos forces de résistance. Que nous portions le trésor de notre foi dans des " vases d'argile " est particulièrement vrai à notre époque. Y sommes-nous assez attentifs ? Avons-nous suffisamment conscience du caractère humainement vulnérable de la foi : la mienne, celle des autres ? Savons-nous toujours éviter une certaine légèreté face à des questions auxquelles nous ne pouvons répondre et qui risquent certes de corroder les convictions de ceux qui nous écoutent ? Cela dépend des personnes et des circonstances, sans doute. Mais ce sont des questions - et tant d'autres... - que nous devons nous poser.

C'est particulièrement dans la prière que la foi s'affermit et se développe. A condition que celle-ci soit une véritable rencontre du Christ. Qu'en est-il ? Quelle est la qualité de notre prière commune ? Pure obligation ? Véritable rencontre, en commun, du Seigneur ? Savons-nous à l'occasion y partager notre foi ? On sait pourtant tout ce que cela apporte lorsqu'il s'agit ensuite de parler de Jésus-Christ à ceux qui nous sont confiés. Un tel partage se fait-il spontanément chez nous ? Qu'en est-il de notre prière privée ? Depuis quelques années, un peu partout dans le monde, les jeunes nous étonnent par leur désir de prière. N'est-ce pas là un " signe des temps " ? Pouvons-nous parler de la prière, si nous ne savons pas prier, si nous prions peu ? Etonnons-nous de la faiblesse de notre foi...

5. Révisions nécessaires

Pour répondre à ce que l'Eglise et le monde attendent de l'Ordre au début de ce dernier quart de siècle, il nous faudra sans doute reconsidérer nos engagements apostoliques en plus d'un domaine. Nous ne sommes pas assez nombreux. Tenir ce que nous faisons pose déjà de redoutables problèmes en beaucoup d'endroits et nous devons prévoir l'avenir avant qu'il ne soit trop tard. Ailleurs de nouveaux champs d'apostolat plus urgents nous réclament déjà. Des décisions et des sacrifices seront nécessaires.

Cela ne doit pourtant pas nous décourager. L'histoire de l'Ordre montre que des forces réduites, mais bien préparées, peuvent faire de grandes choses quand les objectifs sont judicieusement choisis. Les Constitutions nous demandent de critiquer périodiquement nos activités apostoliques 3. S'y employer cette année dans un grand désir de renouveau, et pour manifester dynamisme et présence aux jeunes qui penseraient entrer dans l'Ordre, ne serait-ce pas l'une des premières manifestations de ce " courage du futur " dont je parle ? Que chaque province, chaque maison, chaque frère revoie toutes ses activités et s'interroge. Comment j'utilise mon temps ? Comment ces activités aident-elles les hommes à connaître Dieu et à chercher en lui le sens de leur vie ? Dois-je continuer dans la même ligne ? M'y engager davantage ? Que dois-je éliminer de ma vie ?

Il faudrait aussi s'interroger sur les nouveaux types de prédication à trouver, sur la manière d'atteindre certains milieux. Que faisons-nous pour les non-croyants, pour les chrétiens séparés, pour les membres des grandes religions ? Et puis, il y a tous les problèmes que posent la misère, l'injustice, l'incompréhension, les conflits et tensions de toute sorte, la guerre. Comment sommes-nous engagés dans ces secteurs sur lesquels l'Eglise insiste tant aujourd'hui, y voyant une exigence de la prédication de l'Evangile dans son intégralité ?

Mais ces révisions nécessaires que j'évoque exigent une révision de nos communautés elles-mêmes, car ces questions ne se posent pas seulement à chacun de nous individuellement, mais aux communautés dont nous faisons partie. La profondeur de nos échanges sur ces questions, comme sur tout ce qui fait notre vie, dépend de la qualité de notre vie communautaire. Qu'en est-il ? Que faisons-nous, à l'intérieur de nos couvents, pour nous aider les uns les autres à croître dans la plénitude du Christ ?

En commençant cette lettre, j'ai rappelé les ombres et les crises qui nous ont affectés, les difficultés que nous connaissons encore, la souffrance que nous en ressentons. Mais, le plus grave, ce n'est pas notre diminution en hommes. Le plus grave, ce serait que notre foi dans l'Ordre, notre confiance - en nous-mêmes et en nos frères, - notre dynamisme en soient atteints, si peu que ce soit.

Très chers frères, c'est à un renouvellement de courage et d'espérance que je convie chacun d'entre vous. Incarner le projet de saint Dominique dans le monde actuel, ce n'est pas se laisser abattre par la crise qui atteint le monde et l'Eglise. C'est leur être présent pour aider nos frères les hommes à surmonter cette crise et à découvrir ce que Dieu veut nous signifier pour aujourd'hui et pour demain.

 

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96 Empress Avenue, Ottawa, ON, Canada
K1R 7G3

téléphone:(613) 232-7363 télécopie: (613) 236-3869

Vancouver

Community of Saint Mary 3396 Auftrey Av.
Vancouver (BC)
Canada V5R 4V9

téléphone: (604) 437-1852
télécopie: (604) 437-1852

St. Mary's Parish:
téléphone: (604) 435-9611

Notre mission

Nos Constitutions définissent notre mission de la manière suivante :

L’Ordre des Frères prêcheurs fondé par saint Dominique fut, on le sait, dès l’origine spécifiquement institué pour la prédication et le salut des âmes.

Notre mission est d’annoncer partout l’Évangile de Jésus-Christ par la parole et par l’exemple, en tenant compte de la situation des hommes, des temps et des lieux, et dont le but est de faire naître la foi, ou de lui permettre de pénétrer plus profondément la vie des hommes en vue de l’édification du Corps du Christ, que les sacrements de la foi amènent à sa perfection.

 

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