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Les défis posés à l’Ordre des Prêcheurs par la nouvelle évangélisation dans la postmodernité

Rencontre de l'IEOP, Lisbonne, jeudi 12 avril 2012

par Bruno Cadoré, o.p.

 

 

Le défi de la nouvelle évangélisation au cœur de la mission de l’Ordre

Bruno cadoré, o.p.Depuis l’émergence de ce concept de « nouvelle évangélisation », bien des définitions ont été proposées et discutées. Dans une conférence donnée en 2000, par exemple, le Cardinal Ratzinger centrait sa réflexion sur le fait qu’il s’agissait d’entendre la question de l’homme : comment peut-on devenir un homme, apprendre et cultiver l’art de vivre la vie humaine, en une époque où beaucoup ne savent plus goûter la joie profonde de vivre. « Une grande partie de l’humanité d’aujourd’hui ne trouve plus, dans l’évangélisation permanente de l’Eglise, l’Evangile, c’est-à-dire une réponse convaincante à la question : comment vivre ? ». Le défi est alors de savoir comment donner accès à l’Evangile à celles et ceux qui ne rencontrent pas, ne sont pas rejoints, par l’évangélisation classique (la célébration de l’eucharistie, des sacrements, la prédication…). C’est pourquoi il convient de chercher de nouvelles structures et de nouvelles méthodes pour évangéliser.

Dans Redemptoris Missio, le Pape Jean-Paul II écrivait : « L’Eglise doit affronter d’autres défis, en avançant vers de nouvelles frontières tant pour la première mission ad gentes que pour la nouvelle évangélisation de peuples qui ont déjà reçu l’annonce du Christ », soulignant la nécessité d’une force spirituelle pour un renouvellement de l’Eglise. Il écrivait encore, concernant spécifiquement l’Europe : « L’Europe ne doit pas purement et simplement en appeler aujourd’hui à son héritage chrétien antérieur : il lui faut trouver les capacités de décider à nouveau de son avenir dans la rencontre avec la personne et le message de Jésus-Christ » (Ecclesia in Europa, 2002, 2). Dans cette même perspective de renouvellement, le Pape Benoît XVI évoquait les « parvis des Gentils » (Audience à la Curie romaine, 21.12.2009, 40).

D’une certaine manière, toutes les définitions proposées mettent cet appel en évidence et c’est ce que je vous propose de retenir comme un appel pressant lancé à l’Ordre des Prêcheurs qui a été fondé pour l’évangélisation, tout particulièrement à un moment de l’histoire de l’Eglise où se posait cette question de la méthode et des structures. Diègue et Dominique, en effet, n’ont-ils pas proposé l’aventure de la prédication itinérante et mendiante en réponse à des méthodes qui paraissaient inadaptées pour répondre aux mouvements des « Purs » qui, contestant certaines pratiques et postures ecclésiales, prônaient un retour à l’évangélisme ? C’est donc un défi majeur pour l’Ordre que de prendre part, selon son charisme propre, à ce mouvement d’évangélisation, spécialement en ces temps où se prépare la célébration du Jubilé.

J’aime bien reprendre la formule utilisée dans la traduction française de nos Constitutions : l’Ordre est composé de frères totalement dédiés à l’évangélisation de la Parole de Dieu. Totalement dédiés à faire la Parole de Dieu être une bonne nouvelle pour le monde. Cette définition (à partir de laquelle, nous dit-on, Dominique enverra ses frères pour « étudier, prêcher et fonder des couvents ») nous permet en effet de souligner trois dimensions essentielles de la vocation des prêcheurs :

  • Elle est centrée sur la Parole, l’économie du Verbe qui vient dans le monde et qui est « le chemin, la vérité et la vie ». Cela oriente notre vie tout en même temps vers la contemplation, l’étude et l’interprétation de l’Ecriture, promesse et révélation de l’accomplissement de l’Alliance dont nous sommes les serviteurs, et vers la joie d’une rencontre personnelle avec Celui qui est l’accomplissement et nous appelle ses amis.
  • Ainsi pouvons-nous dire que cet « engagement pour la Parole » est ce qui constitue notre « consécration » religieuse, plaçant ainsi l’office de la prédication au cœur de la vie du prêcheur.
  • Ceci souligne alors que c’est bien la vie globale du Prêcheur qui est concernée (cf. l’insistance de Dominique pour la manière dont serait nommé l’Ordre qu’il demande au Pape d’instituer), engagée dans le processus de la nouvelle évangélisation. Il ne suffira pas de parler de nos diverses « fonctions » de prédication, mais bien de la vie choisie à la suite de Dominique pour vivre dans le monde, comme par analogie, l’itinérance amicale et fraternelle de Jésus (« Dieu a manifesté la tendresse et l’humanité de son Fils en son ami Dominique, qu’Il vous transfigure à l’image du Christ »).

En relisant les Lineamenta préparatoires pour le prochain Synode qui sera consacré à la nouvelle évangélisation, on peut identifier comment ces propos se situent dans le contexte contemporain (qui, si je comprends bien, est celui que vous désignez ici comme « postmoderne »). Ces propos insistent sur trois points :

  • C’est d’abord un contexte général : nous vivons « un moment historique, riche en changements et en tensions, en perte d’équilibre et de références ». Et, plus loin « Cette époque nous pousse à vivre en étant toujours plus immergés dans le présent et dans le provisoire, ce qui rend toujours plus difficiles l’écoute et la transmission de la mémoire historique, ainsi que le partage des valeurs sur lesquelles construire le futur des nouvelles générations ».
  • Dans ce contexte, l’Eglise est affrontée à de grandes mutations, et se trouve être objet de critiques par rapport à elle-même comme institutions énonçant des discours, ou par rapport au visage de Dieu qu’elle annonce. L'on voit mettre en questions des pratiques jusqu’alors affermies, et s’affaiblir les parcours habituels de la vie croyante.
  • Et pourtant c’est dans ce contexte, et avec ses propres fragilités et incertitudes, que l’Eglise doit déployer l’évangélisation comme dimension essentielle de sa nature, en particulier dans six « scénarios » caractéristiques :
    • Culturel, marqué par la sécularisation, le relativisme et le culte stérile de la personne ;
    • Les migrations, qui sont une des dynamique de la mondialisation ;
    • Les moyens de communication : « culture médiatique et numérique qui se structure toujours plus comme le lieu de la vie publique et de l’expérience sociale ». La culture contemporaine serait marquée par l’éphémère et l’immédiat, renonçant ainsi à la mémoire et à l’orientation vers le futur ;
    • Economie ;
    • Recherche scientifique et technologique ;
    • Politique et recherche de la paix et de la libération des peuples

Que seraient, dans ce contexte, les moyens de l’évangélisation ? Il s’agit de développer la capacité à une interprétation critique, de renforcer l’approche spirituelle, d’inventer de nouvelles manière d’être l’Eglise. Les grands enjeux sont alors : transmettre la foi en proposant la rencontre personnelle avec Jésus, à un moment où l’on semble privilégier pour les Eglises leur système de valeurs, ou leurs institutions, ou l’influence qu’ils pourraient avoir sur les jeux d’influence; transmettre la foi vécue par l’Eglise elle-même; mettre la Parole de Dieu au centre de tout; élaborer une pédagogie de la foi ; penser aux Eglises locales; rendre raison de la foi. On le voit, il est alors important d’initier à l’expérience chrétienne en ayant le souci de : processus, éducation à la vérité, écologie de la personne humaine, témoignages.

La postmodernité ? L’Ordre dans le monde de ce temps

Il ne s’agit évidemment pas ici d’engager une discussion sur le concept de « postmodernité » qui, comme la « nouvelle évangélisation » a reçu diverses définitions (de Lyotard à Agamben, de Maffesoli à Lipovetski, de Derrida à Nancy..). On peut, ici encore, retenir quelques éléments communs entre toutes ces définitions, comme le fait par exemple l’article consacré à ce concept dans Wikipedia :

  • Un nouveau rapport au temps, où il n’est pas question seulement de tradition ni de progrès vers l’avenir (il n’y a plus de promesse d’avenir crédible), mais plutôt d’emphase mise sur l’immédiateté, le « tout est possible », l’ « éblouissement de la liberté », la place centrale donnée à l’imaginaire.
  • Une fragmentation de l’individu et des sociétés, aboutissant à l’émergence de groupes d’identité, de tribus, de références communautaristes.
  • De nouveaux modes de régulation des pratiques sociales selon lesquels l’efficacité l’emporte sur la légitimité, les comportements sont appréciés surtout par leur capacité adaptative, la science est d’abord perçue comme « instrumentale », le paradigme général d’organisation sociale est celui de la « résolution de problèmes » (ce qui d’ailleurs doit rendre prudent lorsqu’on cherche, dans l’Eglise par exemple, à trouver les moyens de résoudre les « problèmes » que pose la postmodernité à la manière usuelle d’évangéliser !)

M’inspirant de l’anthropologue Marc Augé (Non lieux, 1992), il me semble plus juste de parler de « surmodernité ». En effet, le « post » ferait penser qu’après la modernité on serait passé à autre chose, alors qu’on peut faire l’hypothèse que le contexte contemporain correspond à la poursuite de l’accomplissement de la raison moderne objective, laquelle se trouve, par ses propres productions, désorientée, désenchantée et en perte d’utopie. On peut, à titre d’exemple, citer l’efflorescence des attentes éthiques du monde contemporain, qui peuvent être interprétées comme les ultimes tentatives de la raison de maîtriser précisément ses propres productions dont les conséquences lui échappent, et imagine pouvoir en cadrer la maîtrise par le recours à la raison pragmatique ou aux identitarismes de divers systèmes de valeurs, où l’éthique est plus instrumentalisée que convoquée pour penser un monde en commun. Il y aurait là, d’ailleurs, à réfléchir au signe de contradiction que pourrait, que devrait, constituer les religions chrétiennes qui, même si elles sont souvent invitées à énoncer leur propre système de valeurs (et elles le font souvent d’elles-mêmes comme pour mieux prendre une place d’influence dans le débat), doivent d’abord affirmer qu’elles se définissent par l’amitié avec une Personne, et l’espérance en un avenir.

Pour Marc Augé, la surmodernité est marquée par trois réalités « excessives » :

  • L’excès du temps : on assiste à une surabondance événementielle qui génère le besoin de donner sens au présent comme au passé. Ce trait renvoie les chrétiens à leur propre rapport à la mémoire et à l’avenir. Par exemple, là où l’on voit des identitarismes chrétiens se structurer autour d’un rapport au passé, cherchant légitimement à connaître et à ancrer leur témoignage et leur réflexion aujourd’hui dans une connaissance réelle, mais critique, de leur tradition propre (plurielle), il est important de se souvenir que le christianisme se définit comme une religion pour un avenir promis qui n’est pas fait de mains d’hommes, et doit bien affirmer que son « identité » d’un moment ne saurait être sa mission. On pourrait ici faire référence à ce mot de l’Akan du Ghana, désignant un oiseau mythique, Sankofa : san (retourne), ko (va), fa (ramène), désignant le fait que « la sagesse qui permet de tirer les leçons du passé construit l’avenir ».
  • L’excès d’espace manifesté par : la surabondance spatiale et un changement d’échelle de la vision et de la connaissance du monde, la mondialisation de l’information, l’accélération des moyens de transport. Un signe de cet excès peut être celui de la prolifération des « non-lieux », ces lieux de passage et de circulation qui se ressemblent partout (cf. les aéroports, les gares, les centres des villes modernes, les banlieues les plus périphériques…), et forment une sorte d’universel abstrait. Ici, on pourrait lire une sorte d’effacement de la médiation du « particulier », laissant le singulier des individus s’affronter directement à l’universel. Cela touche une des difficultés, me semble-t-il, rencontrée dans la vie de l’Eglise lorsque la réalité des communautés ecclésiales s’efface ou se fragilise, laissant les individus singuliers en confrontation directe avec la réalité, si peu tangible, d’une institution ecclésiale universelle. Ainsi se construisent les conditions pour un relativisme subjectif.
  • L’excès d’individu, où l’individu lui-même se veut un monde et où les références s’individualisent au point de rendre difficile une affirmation collective de sens. Ce dernier excès pourrait d’ailleurs nous aider à comprendre que, lorsque nous répétons si facilement que les individus de la jeune génération sont fragiles, il s’agit plutôt de désigner la fragilisation extrême des « espaces intermédiaires », de ces lieux d’hypostase inchoatives de l’universel que sont les communautés humaines particulières, lesquelles représentent des « espaces transitionnels » permettant habituellement aux individus de se mettre en jeu, c’est-à-dire de déployer leur propre créativité, en se projetant dans le particulier.

Après cet intermède un peu théorique, je vous propose maintenant d’énoncer quelques hypothèses de « défis pour l’Ordre », en écho à ces trois excès.

Des défis pour l’Ordre

Vie des frères et des communautés : une place pour le sujet dans le temps et l’espace

Dans l’Ordre, l’excès de l’individu de la surmodernité lance un défi particulier à la structure même de notre vie, à la place donnée à chacun dans nos communautés, et à la place de ces dernières dans la vie de chacun. Il me semble que cela souligne certains aspects importants pour aujourd’hui.

  • La communauté représente l’espace transitionnel évoqué plus haut. Autrement dit, nous devons prendre soin de la qualité de la vie commune, en tant qu’elle est l’instance du particulier qui, en quelque sorte, nous « éduque » à l’universel. Nous pouvons ici parler des « communautés humanisantes », et de la manière de les organiser de sorte que chacun y trouve le chemin de sa propre humanisation. Mais c’est aussi la manière « capitulaire » de notre vie qui est ici mise au défi. Comment la « communion fraternelle » comme idéal évangélique peut-elle être réellement un horizon structurant pour les individus ? Ici, par exemple, se pose la question du fonctionnement concret des chapitres, non seulement conventuels mais encore provinciaux (selon que la majorité des capitulaires portent avec eux des « saintes prédications » enracinées en un lieu, ou sont des délégués de groupes de frères, l’enjeu de la démocratie n’étant alors pas exactement le même). Recevoir la communion comme une tâche personnelle, avant d’avoir à faire entendre sa voix pour orienter la construction de la communion.
  • L’engagement dans le temps. Dans plusieurs lieux de l’Ordre, je constate que l’on cherche à s’adapter aux nouvelles conditions du discernement et de la décision d’engagement qui semblent marquer l’individu moderne. Cela aboutit, par exemple, à choisir des modes de « renouvellement des vœux » à brève échéance. Si la pertinence adaptative de ce choix peut être argumentée, il me semble qu’on pourrait tout autant argumenter la proposition de l’engagement sur un terme plus long : le fait de pouvoir s’engager pour trois ans, dans une certaine durée, ne serait-il pas un service rendu à la tentation, l’éblouissement de l’immédiateté ? Et ne serait-ce pas aussi un acte d’engagement important pour la constitution même de la communauté qui discerne et vote ? Comment donner une certaine place à la « durée de Dieu », face à l’éphémère de l’engagement humain ?
  • Les tentations de l’identitarisme peuvent se repérer à plusieurs niveaux dans la vie concrète de l’Ordre. J’en soulignerais quelques-uns. C’est l’identitarisme « jeuniste » qui fonctionne parfois (l’inverse aussi, du reste). C’est l’identitarisme du formalisme religieux parfois. Ce peut être aussi la question liturgique qui fonctionne comme repère identitaire. Dans tous ces cas, comment pouvons-nous discerner ce qui, au fond, sera un renforcement du subjectivisme ? Un tel renforcement du subjectivisme présente comme écueil majeur celui du relativisme, pour lequel le sujet, dans son isolement ou, mieux, dans son « autoréférence », est la première et la seule mesure de la réalité. De ce point de vue, il me semble que c’est le risque encouru aujourd’hui à propos de la question des deux formes, ordinaire ou extraordinaire, du même rite romain. La question se pose peu dans nos communautés, mais je constate que lorsque c’est le cas l’évaluation du besoin, de la supériorité de sens et de valeur, de la qualité esthétique, du jugement des années et acteurs passés, est principalement élaboré par le sujet, à un moment, et selon un mode que lui seul détermine. Ce risque relativiste absolutise le passé, en même temps qu’il le tient à l’écart de tout regard ou étude critique (par exemple, pour l’ancien rite dominicain, aucune étude sur les évolutions de ce rites entre les années 1969 et 1965), de même que l’approche subjective s’affranchit elle-même de toute référence à des décisions capitulaires qui engageaient l’Ordre tout entier.
  • On pourrait aussi appliquer la notion de « lieu transitionnel » à nos couvents : bien souvent, ils se présentent comme un lieu de médiation entre le monde extérieur (pourrait-on dire « sécularisé ») et le monde du « religieux », où l’horizon d’espérance chrétien (et, pour nous, catholique) est parfois clairement perçu, voire recherché, mais plus souvent sans doute découvert par surprise, avec intérêt ou dans l’indifférence. Nos lieux conventuels sont par exemple parfois situés près d’une église d’un centre ville, où passent non seulement des fidèles habitués, mais aussi des touristes et, surtout peut-être, des « errants » des villes modernes. Nous avons à faire un choix : ou bien être ainsi situés sans y adapter notre approche pastorale, ou bien saisir cette opportunité pour travailler la thématique transitionnelle : comment soutenir le processus de projection des « passants », de sorte qu’ils puissent puiser le plus authentiquement possible dans la tradition portée par ces lieux, l’énergie de leur quête de sens et de vérité ? Le lieu de « culte » deviendra alors bel et bien le lieu de la religion, donné au monde pour inviter à cette quête de vérité.

Une religion de la mémoire et de l’espérance : un temps pour le sujet et pour le monde

La recherche de la réponse la plus adaptée possible à ce que nous percevons des besoins d’évangélisation peut aboutir à un réel activisme, que je qualifierais plutôt de plongée dans le fonctionnalisme. Il y a des besoins de prêtres, d’enseignants, de divers services ecclésiaux ; ou encore il y a des innovations à expérimenter, ce qui peut justifier une sorte de fuite dans l’action (ce fut particulièrement net au moment des premières expériences sur Internet par exemple). Comme à cela s’ajoute une considération réaliste des besoins économiques, ceci justifiant cela, les fonctions se multiplient, et se juxtaposent souvent dans nos communautés. Il me semble que cela appelle certaines vigilances ;

  • La vigilance sur la célébration centrale dans la vie des communautés, la célébration non d’abord comme exercice à accomplir car il nous faut « dire l’office », mais la célébration comme moment et espace où le temps présent est doublement saisi par la mémoire et l’espérance, et à ce titre devient temps et espace de prédication.  On pourrait ici réfléchir à la célébration eucharistique communautaire, souvent effacée du fait des besoins de l’exercice de la fonction presbytérale de chacun.
  • La vigilance à être enraciné en un lieu concret, à établir des liens vivants avec des gens, à faire que ces liens constituent la force même de la communauté et des liens fraternels entre ses membres. Ici encore, on peut faire référence à la pratique des chapitres.
  • La vigilance à ce que la Parole soit au centre de l’édification de la communauté. On peut ici se rappeler quelle était la fonction, au moment de la fondation, d’un lecteur dans une communauté. Ne s’agissait-il pas de commenter théologiquement l’Ecriture ? Comment pourrions-nous mettre au centre de la communion fraternelle une telle étude en commun qui rapporterait notre risque de la fragmentation des personnes et des groupes, à ce qui en promet, au contraire, l’unité ?

Une mission universelle : élargir l’Eglise aux dimensions du monde

Evidemment, il faudrait ici évoquer diverses expériences nouvelles lancées ici et là précisément pour mieux relever le défi de l’évangélisation (rejoindre et rencontrer ceux que l’évangélisation classique de l’Eglise ne rejoint peut-être pas). Je me permets ici d’en citer quelques-unes, sans chercher à être exhaustif.

  • le monde d’Internet, comme un monde, comme une culture avec laquelle il s’agit de dialoguer, dialogue à partir duquel pourrait s’élaborer un nouveau langage de la prédication, c’est-à-dire aussi de nouvelles « postures » de prédication ou d’enseignement.
  • les églises conventuelles au centre des villes, centres qui ont changé au fil du temps et se trouvent aujourd’hui être des lieux de passage, en même temps d’ailleurs que des lieux d’errance paradoxale au cœur même de la foule
  • les centres de conférences et de rencontres, que l’on pourrait désigner comme des lieux de « parvis », de « seuils », où l’enjeu pourrait ne pas être d’abord de délivrer un message ou un enseignement mais de rencontrer, d’écouter, de chercher à connaître et à comprendre
  • la démarche dite de Salamanca, qui permettrait d’établir, au sein de l’Ordre universel, un lien entre des expériences pastorales difficiles en monde de grande précarité et insécurité, et la réflexion académique théologique en dialogue avec d’autres disciplines
  • des lieux d’accueil et de célébration sur des routes de pèlerinages, si prisées aujourd’hui par nos contemporains qui, marchant avec eux-mêmes animés par une quête souvent indicible, peuvent rencontrer Quelqu’un qui s’adresse à eux

Mais je voudrais aussi, sur ce point, évoquer des vigilances qui me paraissent indispensables en écho aux excès évoqués plus haut.

  • Le propos universel de la mission est un événement fondateur, ce qui doit souligner l’action au cœur de l’Eglise dans le souci de l’unité, de la dimension communautaire de l’engagement pour la Parole, de la dimension de la famille dominicaine (les femmes, les laïcs, les prêtres, …). Là où l’espace anonyme peut renforcer la solitude du sujet, la perspective universelle du déploiement de la vocation de la prédication, d’une part, celle aussi de l’élargissement de l’Eglise comme demeure pour le monde, sont de nature à renvoyer les sujets nos pas à leur solitude isolée mais plutôt à leur capacité d’alliance avec d’autres. En ce sens, le témoignage des communautés est essentiel, au moment où la tendance est plutôt de valoriser les témoignages personnels et les réalisations individuelles. C’est en ouvrant nos communautés aux dimensions interculturelle et internationale que nous pouvons apprendre, les uns des autres, cet inachèvement de l’universel. Mais c’est aussi en ouvrant nos communautés à l’extérieur d’elles-mêmes que nous pouvons proposer le témoignage de l’intérêt d’une telle ouverture, en laquelle Dieu vient se manifester. Dans les deux cas, il est question de rendre possible une rencontre personnelle de Jésus, à travers le lien communautaire, pour les frères ou pour les gens. Où il est question, une fois encore, d’espace transitionnel. (j’ajouterais ici le souci à avoir de donner place aux diversités ecclésiales dans une même communauté, en évitant les dérives subjectivistes que j’évoquais plus haut.)
  • La tâche de la raison critique est probablement aujourd’hui une urgence. Dans l’Ordre, nous aimons dire que l’étude est l’une des premières observances, autrement dit l’un des premiers modes de l’ascèse, de cette recherche de la distance entre soi-même et soi-même qui permet de laisser ouvert et libre de trop de projections, le champ de la manifestation du Nom de Dieu. Le travail de la raison est donc bel et bien celui de la recherche de la vérité, d’une vérité qui ne peut se construire de mains d’homme à une période de l’histoire où, précisément, toute quête de sens fait l’objet d’une volonté de maîtrise rationnelle. C’est dire la pertinence et l’urgence aujourd’hui d’une étude philosophique et théologique qui prenne la peine d’identifier les théories et philosophies qui « interprètent » le monde (les philosophies contemporaines, dans la suite de l’histoire de la philosophie), ou cherchent à en acquérir une connaissance interprétative de la réalité susceptible de donner le pouvoir de la maîtriser et de la transformer. On dit de Dominique qu’il envoyait ses frères « étudier, prêcher et fonder des couvents ». Notons-le bien, on ne dit pas « enseigner, prêcher…), mais « étudier ». Etudier avec les autres, apprendre quelles sont les connaissances de l’homme contemporain et en quoi elles le stimulent à maîtriser le monde. Cette « étude en commun » est probablement l’un des pas indispensables pour avoir l’audace de proposer la tenue de « Parvis des Gentils », où les « Gentils » ne seront pas d’abord des gens à qui nous avons à parler mais qu’il convient d’écouter et de comprendre, où ils ne seront pas non plus d’abord des êtres qui seraient en déficit de « sens », voire d’« âme », mais d’abord des manifestation de la capacité créative de l’intelligence humaine, trace de sa création par Dieu pour les croyants. Il y a aujourd’hui une urgence à l’étude de la maîtrise technique et scientifique du monde, parce qu’elle constitue la ligne de fond de la culture contemporaine, mais aussi parce que, ce faisant, elle produit aussi les mythes modernes à travers lesquels le sujet contemporain s’identifie.
  • Coopérateurs pour l’Eglise. Il me semble évident que l’Eglise doit se préparer à des mutations très importantes dans les années qui viennent. Evidemment, en Europe, cette question est dominée par celle de la réduction des assemblées de croyants et, par conséquence logique, de la diminution du nombre de vocations presbytérales. Mais ce sont aussi, et peut-être est-ce bien plus important, les changements dans les structures constituant la base de l’assemblée ecclésiale : les paroisses territoriales sont en réorganisation, et elles le sont à partir du nombre de prêtres plus souvent qu’à partir de la vie réelle des communautés. L’Eglise doit apprivoiser les changements de polarité entre le Nord et le Sud, et résister aux tentations du passé d’instrumentaliser au bénéfice de la vie du Nord les ressources de la vie du Sud. La tension entre une foi davantage argumentée et la religion populaire se fait partout percevoir et c’est probablement une opportunité à saisir pour l’évangélisation (je rêve, par exemple, d’une grande entreprise de réflexion dans l’Ordre, mettant en lien la priorité que nous voulons donner à l’étude et l’investissement très intense de beaucoup de frères, dans toutes les régions de l’Ordre, pour un accompagnement pastoral des piétés populaires, la Guadalupa…). Face à toutes ces mutations, comment l’Ordre peut-il servir l’Eglise et l’aider, à sa mesure, à traverser les passages qui s’imposeront ? Aider l’Eglise dans les mutations qui s’annoncent, en particulier en ce qui touche au type des communautés ecclésiales, au mode de l’étude de la théologie, aux répartitions territoriales des Eglises locales, aux religions populaires comme base possible pour une pédagogie de la foi pratique.
  • Il me semble important de souligner encore deux pistes sur lesquelles le regard porté sur l’espace dans une perspective universelle sera de nature à aider l’Ordre à se situer comme « frère » de la postmodernité, plutôt que comme son « juge ». La première d’entre elles est celui de la Famille dominicaine. Notre chance est évidemment d’avoir été « fondés » comme une famille, d’emblée, comme si pour mener à bien notre mission, il nous fallait d’abord apprendre à aimer le monde, et apprendre cela en mettant en commun les différentes expériences des frères, des sœurs, des laïcs, des contemplatives, des jeunes…
  • La seconde, et je terminerai par cela parce que c’est aussi par cela qu’il faudrait commencer tout discours et toute pratique de l’évangélisation : le tourment de l’envers du monde. Nous le savons bien, il est dans le monde un « envers », en lequel des gens, des peuples, des problématiques, sont oubliés, parfois même niés, ou encore instrumentalisés au bénéfice des plus puissants, de ceux qui ont « voix au chapitre » dans les orientations données au monde. Dans une perspective du « tout-monde » (cf. Edouard Glissant), l’envers du monde non seulement ne saurait être oublié, mais doit bien être considéré comme pleinement partie prenante du monde en commun. Même si, au fil des siècles, nous sommes passés de la posture de mendiants (voulant se faire d’abord les frères de ceux qui étaient dans la déréliction) à celle de bourgeois, il est de notre responsabilité, à cause des solidarités de destin de tant et tant de frères et sœurs de l’Ordre, de porter la présence de cet envers du monde, de ses acteurs, de ses souffrances, de ses espoirs, au cœur de la palabre par laquelle apprendre à bâtir et vivre un « monde en commun ». Apostolats « classiques » tels que la pastorale du Rosaire par exemple, ou les divers sanctuaires en charge des frères

Pour conclure, au lendemain de Pâques, Jésus qui se fait l’ami de l’envers du monde pour affirmer que lui seul, ainsi, peut dire en vérité le Nom de Dieu. Quitte à donner sa vie.

par Bruno Cadoré, o.p. Maître de l'Ordre des prêcheurs

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Notre mission

Nos Constitutions définissent notre mission de la manière suivante :

L’Ordre des Frères prêcheurs fondé par saint Dominique fut, on le sait, dès l’origine spécifiquement institué pour la prédication et le salut des âmes.

Notre mission est d’annoncer partout l’Évangile de Jésus-Christ par la parole et par l’exemple, en tenant compte de la situation des hommes, des temps et des lieux, et dont le but est de faire naître la foi, ou de lui permettre de pénétrer plus profondément la vie des hommes en vue de l’édification du Corps du Christ, que les sacrements de la foi amènent à sa perfection.

 

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