PROVINCE SainT DOMINIQUE

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Dominicans of Canada

cornerLivret sur les origines de l'Ordre des Prêcheurs - Le Libellus.

 

Bienheureux Jourdain de Saxe

Jourdain de Saxe est né à Burgsberg en 1085. Dominicain en 1220, il sera élu provincial de Lombardie un an plus tard et succédera à saint Dominique comme maître général en 1222. Lors de son généralat (1222-1237), il fit entrer un millier ou plus de nouveaux frères.

L'historien Jacques Le Goff pense que lors de ses séjours à Paris, Jourdain a noué d'étroites relations avec Blanche de Castille, mère de Louis IX. Homme cultivé, il est Maître es art et grammairien.

Dans son livre Libellus de pricipiis ordinis praedicatorum, il évoque avec saveur et précision les origines de l'ordre et la vie de Saint Dominique.

Il rédige comme un bon journaliste d'après "ce qu'il a vu et entendu personnellement" et "ce qu'il a connu des commencements de l'ordre par la relation des frères primitifs".

Ses nombreux déplacements à travers l'Europe lui permettront de rencontrer les premiers frères et de nous offrir une document précieux pour connaître les origines de l'ordre.

 

Le Libellus

 

Par Jourdain de Saxe, d'après la traduction du frère Marie-Humbert Vicaire, O. P., parue dans l'ouvrage Saint Dominique et ses frères. Évangile ou croisade ? (coll. Chrétiens de tous les temps, n° 19), Paris, Cerf, 1967.

 

Prologue

1. Aux enfants de grâce, cohéritiers de gloire, à tous les frères, frère Jourdain, leur inutile serviteur, salut et allégresse dans la profession sainte.

2. Bien des frères voudraient connaître les circonstances de la fondation et les premiers moments de l'Ordre des Prêcheurs, que la Providence divine destinait à répondre aux périls des derniers temps, ce qu'ont été les frères primitifs de notre ordre, comment ils ont été multipliés en nombre et affermis en grâce. Cédant à leurs instances, voici déjà longtemps que l'on s'en est enquis en interrogeant les frères mêmes qui, participant au tout premier essor, purent voir et entendre le vénérable serviteur du Christ qui fut le fondateur, le maître, l'un des frères de notre société religieuse : Maître Dominique qui, vivant dans cette chair au milieu des pécheurs, habitait en son âme dévote avec Dieu et les anges ; gardien des préceptes, zélateur des conseils, il servait son éternel créateur de toute sa science et de tout son pouvoir, brillant dans la noire obscurité de ce monde par l'innocence de la vie et la pratique très sainte du célibat.

3. Je n'ai pas été de ces tout premiers frères, mais j'ai cependant vécu avec eux ; j'ai assez bien vu et j'ai connu familièrement le bienheureux Dominique lui- même, non seulement hors de l'ordre, mais dans l'ordre après mon entrée ; je me suis confessé à lui et c'est de par sa volonté que j'ai reçu le diaconat ; enfin j'ai pris l'habit quatre ans seulement après l'institution de l'ordre.

Il m'a paru bon de mettre par écrit tous les événements de l'ordre : ce que j'ai personnellement vu et entendu, ou connu par la relation des frères primitifs sur les débuts de l'ordre, sur la vie et les miracles de notre bienheureux père Dominique, enfin sur quelques autres frères aussi, selon que l'occasion s'en présentait à ma mémoire. Ainsi nos fils qui vont naître et grandir n'ignoreront pas les commencements de l'ordre et ne resteront pas sur leur désir inassouvi, lorsque le temps aura si bien coulé qu'on ne trouvera plus personne qui soit capable de rien raconter d'assuré au sujet de ces origines. Recevez donc avec dévotion, frères et fils très aimés dans le Christ, les récits que voici, tels qu'ils sont réunis pour votre consolation et édification, et que le désir d'imiter la charité primitive de nos frères anime votre ferveur.

 

Commencement du récit : l'évêque Diègue d'Osma

4. Il y avait en Espagne un homme de vie vénérable appelé Diègue, évêque de l'Église d'Osma. La connaissance des lettres sacrées l'embellissait autant que la qualité singulière de sa naissance selon le siècle, et plus encore de ses mœurs. Il s'était attaché totalement à Dieu par amour, au point qu'il ne cherchait que les choses du Christ, au mépris de lui-même, et tournait tout l'effort de son esprit et de sa volonté à rendre à son Seigneur avec usure les talents qu'il lui avait prêtés, en se faisant banquier pour un grand nombre d'âmes. C'est ainsi qu'il s'efforçait d'attirer à lui, par tous les moyens dont il disposait et en tous les lieux qu'il pouvait explorer, des hommes recommandés par l'honorabilité de leur vie et le bon renom de leurs mœurs et de les loger en leur donnant des bénéfices dans l'Église à laquelle il présidait. Quant à ceux de ses subordonnés dont la volonté, négligeant la sainteté, était plutôt encline au siècle, il les persuadait par la parole et les invitait par l'exemple à prendre du moins une forme de vie plus morale et plus religieuse. C'est sur ces entrefaites qu'il prit à cœur de persuader à ses chanoines, en les admonestant et les encourageant sans cesse, de prendre l'observance des chanoines réguliers, sous la règle de saint Augustin. Il y mit tant d'application qu'il inclina finalement leur âme dans le sens qu'il désirait, bien qu'il eût plusieurs opposants parmi eux.

 

Le bienheureux Dominique : sa conduite durant la jeunesse

5. Il y avait à son époque un certain adolescent du nom de Dominique, originaire du même diocèse au village de Caleruega. Les parents de l'enfant, et particulièrement un certain archiprêtre, son oncle, s'occupèrent avec soin de son éducation et le firent dès le début instruire à la manière ecclésiastique, pour imbiber dès son enfance, comme une argile neuve, d'un parfum de sainteté que rien ne pourrait modifier celui que Dieu destinait à être un vase d'élection.

6. Il fut envoyé à Palencia pour y être formé dans les arts libéraux, dont l'étude fleurissait en ce lieu. Quand il pensa qu'il les avait suffisamment appris, il abandonna ces études, comme s'il craignait de dépenser pour elles avec trop peu de fruit la brièveté du temps d'ici-bas, se hâta de passer à l'étude de la théologie et se mit à se nourrir avec avidité des Écritures saintes, les trouvant plus douces que le miel à sa bouche.

7. Il passa donc quatre années dans ces études sacrées. Telle était sa persévérance et son avidité à puiser dans les eaux des Saintes Écritures qu'infatigable quand il s'agissait d'étudier, il passait les nuits à peu près sans sommeil, cependant que dans le plus profond de son esprit, la mémoire tenace retenait dans son sein la vérité que recevait l'oreille. Et ce qu'il apprenait avec facilité, grâce à ses dons, il l'arrosait des sentiments de sa piété et en faisait germer des œuvres de salut ; il accédait de la sorte à la béatitude, au jugement de la Vérité même qui proclame dans l'Évangile : "bienheureux ceux qui entendent la Parole de Dieu et la gardent". Il y a en effet deux manières de garder la parole divine : par l'une nous retenons dans la mémoire ce que nous recevons par l'oreille ; par l'autre nous consacrons dans les faits et manifestons par l'action ce que nous avons entendu. Nul ne conteste que cette dernière façon de garder est la plus louable des deux : ainsi le grain de froment se garde mieux quand on le confie à la terre que si on le laisse dans un coffre. Cet heureux serviteur de Dieu ne négligeait ni l'une ni l'autre méthode. Sa mémoire, comme un grenier de Dieu, était toujours prompte à fournir une chose après l'autre, tandis que ses actions et ses œuvres manifestaient à l'extérieur de la façon la plus éclatante ce qui se cachait dans le sanctuaire de son cœur. Puisqu'il embrassait les lois du Seigneur avec tant de ferveur affectueuse et recevait la voix de l'Épouse avec un tel assentiment de piété et de bonne volonté, le Dieu de toute science fit augmenter sa grâce. Il put recevoir autre chose que les breuvages lactés de l'enfance. Il pénétra les arcanes des questions difficiles, dans l'humilité de son intelligence et de son cœur, et surmonta très aisément l'épreuve d'un aliment plus solide.

8. Dès le berceau, il fut d'un très bon naturel et déjà son enfance insigne annonçait le grand avenir qu'on pouvait attendre de sa maturité. Il ne se mêlait pas à ceux qui se livraient aux jeux et ne tenait pas compagnie aux gens de conduite légère. À la façon tranquille de Jacob il évitait les divagations d'Ésaü, ne quittant ni le sein de sa mère l'Église, ni le calme sanctifié de la cellule domestique. On eût cru voir un jeune et un vieillard ensemble ; bien que le faible nombre de ses jours ait déclaré l'enfance, la maturité de son attitude et la fermeté de ses mœurs proclamaient le vieillard. Il rejetait les chansons dissolues du monde, suivant la route immaculée. Il conserva jusqu'à la fin l'intégrale beauté de sa virginité pour le Seigneur, amant de ce qui est intact.

 

Apparition que vit sa mère tandis qu'il était enfant

9. Cependant, Dieu qui voit le futur daigna faire entrevoir déjà, dès son jeune âge, qu'on devait espérer de cet enfant un avenir insigne. Une vision le montra à sa mère portant la lune sur le front ; ce qui signifiait évidemment qu'il serait un jour donné comme lumière des nations, pour illuminer ceux qui sont assis dans les ténèbres à l'ombre de la mort. L'événement le prouva dans la suite.

 

Ce qu'il fit pour les pauvres au cours d'une famine

10. Au temps où il poursuivait ses études à Palencia, une grande famine s'étendit sur presque toute l'Espagne. Ému par la détresse des pauvres et brûlant en lui-même de compassion, il résolut par une seule action d'obéir à la fois aux conseils du Seigneur et de soulager de tout son pouvoir la misère des pauvres qui mouraient. Il vendit donc les livres qu'il possédait pourtant vraiment indispensables et toutes ses affaires. Constituant alors une aumône, il dispersa ses biens et les donna aux pauvres. Par cet exemple de bonté, il anima si fort le cœur des autres théologiens et des maîtres, que ceux-ci, découvrant l'avarice de leur lâcheté en présence de la générosité du jeune homme, se mirent à répandre dès lors de très larges aumônes.

 

Sa vocation à l'Église d'Osma

11. Tandis que l'homme de Dieu disposait ces élévations dans son cœur, progressant de vertu en vertu et se surpassant lui-même chaque jour, paraissait admirable et brillait entre tous par la pureté de la vie comme l'étoile du matin au milieu des nuées, sa renommée parvint aux oreilles de l'évêque d'Osma. Celui-ci s'informa avec soin de la vérité de ces bruits, manda près de lui Dominique et le fit chanoine régulier de son Église.

 

Au chapitre d'Osma

12. Aussitôt celui-ci se mit à briller parmi les chanoines comme l'étoile du berger, le dernier par l'humilité du cœur, le premier par la sainteté. Il devint pour les autres le parfum qui conduit à la vie, semblable à l'encens qui embaume dans les jours d'été. Chacun s'étonne de ce sommet si rapidement et si secrètement atteint dans la vie religieuse ; on le choisit pour sous-prieur, jugeant qu'ainsi placé sur un piédestal élevé, il verserait à tous les regards sa lumière et inviterait chacun à suivre son exemple. Comme l'olivier qui fructifie, ou comme le cyprès qui s'élève vers le ciel, il usait nuit et jour le sol de l'église, vaquait sans cesse à la prière et rachetait le temps de sa contemplation en n'apparaissant pour ainsi dire jamais hors de l'enceinte du monastère. Dieu lui avait donné une grâce spéciale de prière envers les pécheurs, les pauvres, les affligés : il en portait les malheurs dans le sanctuaire intime de sa compassion et les larmes qui sortaient en bouillonnant de ses yeux manifestaient l'ardeur du sentiment qui brûlait en lui-même.

13. C'était pour lui une habitude très courante de passer la nuit en prière. La porte close, il priait son Père. Au cours et à la fin de ses oraisons, il avait accoutumé de proférer des cris et des paroles dans le gémissement de son cœur ; il ne pouvait se contenir et ces cris, sortant avec impétuosité, s'entendaient nettement d'en haut. Une de ses demandes fréquentes et singulières à Dieu était qu'il lui donnât une charité véritable et efficace pour cultiver et procurer le salut des hommes : car il pensait qu'il ne serait vraiment membre du Christ que le jour où il pourrait se donner tout entier, avec toutes ses forces, à gagner des âmes, comme le Seigneur Jésus, Sauveur de tous les hommes, se consacra tout entier à notre salut. Lisant et chérissant le livre intitulé Collations des Pères, qui traite des vices et de tout ce qui touche à la perfection spirituelle, il s'efforça d'explorer avec lui les sentiers du salut puis de les suivre de toute la force de son âme. Avec le secours de la grâce, ce livre le fit parvenir à un degré difficile à atteindre de pureté de conscience, à beaucoup de lumière sur la contemplation et à un grand sommet de perfection.

 

Comment l'évêque d'Osma partit pour les Marches

14. Tandis que la belle Rachel le réchauffait ainsi de ses embrassements, Lia perdit patience et se mit à réclamer de lui qu'il apaisât l'opprobre de ses yeux chassieux en lui donnant, par sa visite, une nombreuse postérité. Il arriva donc en ce temps que le roi Alphonse de Castille conçut le désir de marier son fils Ferdinand à une fille noble des Marches. Il vint trouver l'évêque d'Osma et lui demanda d'être son procureur en cette affaire. L'évêque acquiesça aux prières du roi. Et bientôt, s'adjoignant une escorte d'honneur selon les exigences de sa dignité sainte et prenant également avec lui l'homme de Dieu Dominique, sous-prieur de son Église, il prit la route et parvint à Toulouse.

15. Lorsqu'il eut découvert que les habitants de ce territoire, depuis un certain temps déjà, étaient devenus hérétiques, il se sentit troublé d'une grande compassion pour tant d'âmes misérablement égarées. Au cours de la nuit même où ils logèrent dans la cité, le sous-prieur attaqua avec force et chaleur l'hôte hérétique de la maison, multipliant les discussions et les arguments propres à le persuader. L'hérétique ne pouvait résister à la sagesse et à l'esprit qui s'exprimaient : par l'intervention de l'Esprit divin, Dominique le réduisit à la foi.

16. Quittant la ville, ils arrivèrent au prix de beaucoup de fatigues à leur destination, au pays de la jeune fille. Ils exposèrent la raison du voyage, obtinrent le consentement demandé et se hâtèrent aussitôt de revenir auprès du roi, à qui l'évêque annonça le succès de l'affaire et le consentement de la jeune fille. Le roi l'envoya de nouveau, dans un train de plus grand apparat, pour ramener avec tous les honneurs qui convenaient la future épouse de son fils. Lorsque après avoir affronté derechef le fatigant voyage, l'évêque arriva dans les Marches, il apprit que la jeune fille était morte. Dieu disposait ainsi des causes du voyage dans ses vues salutaires, préludant à l'occasion de cette course à des noces autrement précieuses entre Dieu et les âmes, qu'il entendait ramener de par toute l'Église, et de beaucoup d'erreurs et de péchés, aux épousailles du salut éternel. L'événement le prouva dans la suite.

 

Comment il se rendit auprès du pape et ce dont il traita

17. L'évêque fit annoncer la nouvelle à son roi et saisit l'occasion d'aller rapidement avec ses clercs faire sa visite à la Curie. Abordant le Souverain Pontife, le seigneur Innocent, il le pria avec instance de lui accorder comme une grâce, si c'était possible, la permission de se démettre, alléguant son insuffisance à beaucoup d'égards et l'immense dignité de la charge qui dépassait ses forces. En même temps il révélait au Souverain Pontife que son intention profonde était de travailler de toutes ses forces à la conversion des Cumans, si l'on daignait admettre sa démission. Le pape ne se rendit pas aux instances de cette requête. Il ne consentit même pas, bien que l'évêque le lui ait demandé, à lui enjoindre en rémission de ses péchés de franchir pour prêcher la frontière des Cumans tout en conservant sa charge épiscopale. Dieu agissait mystérieusement dans cette affaire, réservant à la moisson féconde d'un autre genre de salut les labeurs d'un si grand homme.

 

Comment il prit l'habit à Cîteaux

18. Sur le chemin de retour, il visita Cîteaux. La vue de la régularité de cette multitude de serviteurs de Dieu et l'attrait de leur haute vie religieuse le poussèrent à revêtir là-bas l'habit monastique. Prenant avec lui quelques moines qui devaient l'instruire dans leur forme de vie régulière, il se pressait déjà de revenir en Espagne, sans se douter encore de l'obstacle qui, par la volonté divine, allait se dresser contre son impatience.

 

Le conseil qu'il donna aux commissaires du pape.

19. En ce temps-là le pape, le seigneur Innocent, avait envoyé douze abbés de l'ordre de Cîteaux sous la direction d'un légat prêcher la foi contre les hérétiques albigeois. Ces missionnaires venaient de se réunir solennellement en concile avec l'archevêque, les évêques et les autres prélats de ce territoire et délibéraient sur la méthode qui leur permettrait de remplir leur mission avec le plus de fruit.

20. Tandis qu'ils tenaient ainsi conseil, il arriva que l'évêque d'Osma passa par Montpellier où se poursuivait le concile. Ils accueillent le voyageur avec honneur et requièrent son conseil, le sachant plein de sainteté et de maturité, de justice et de zèle pour la foi. Homme de réflexion, bien instruit des voies divines, l'évêque posa quelques questions sur les usages et la conduite des hérétiques et remarqua que leur méthode habituelle pour attirer des gens à leur parti perfide était de confirmer leurs arguments et leurs prédications par les exemples d'une sainteté simulée. Apercevant alors, de l'autre bord, le train considérable des missionnaires, l'ampleur de leur dépense, de leur équipage et de leur vêtement : "Ce n'est pas ainsi, dit-il, frères, ce n'est pas ainsi qu'il faut procéder. Il me semble impossible de réduire à la foi par des paroles seules des hommes qui s'appuient avant tout sur des exemples. Voyez les hérétiques : ils montrent les dehors de la dévotion et donnent aux gens simples pour les convaincre l'exemple menteur de la frugalité évangélique et de l'austérité. Si donc vous venez étaler des façons de vivre opposées, vous édifierez peu, vous détruirez beaucoup et ces gens refuseront d'adhérer. Chassez un clou par l'autre, mettez en fuite une sainteté feinte par un véritable esprit religieux ; seule une humilité vraie peut vaincre la jactance de ces pseudo-apôtres. Ainsi Paul a-t-il été contraint de faire l'insensé et d'énumérer ses vertus véritables, en proclamant les austérités et les périls qu'il avait affrontés, pour réfuter l'arrogance de gens qui se glorifiaient de leur vie méritoire." "Quel conseil nous donnez-vous donc, père très bon ?" disent-ils. Et lui : "Faites ce que vous me verrez faire !" Aussitôt, envahi par l'esprit du Seigneur, il appelle les siens, les renvoie à Osma avec son équipage, son bagage et divers objets d'apparat qu'il avait emportés avec lui, ne conservant que quelques clercs dans sa compagnie. Puis il déclare son intention de s'attarder dans ce territoire pour y répandre la foi.

21. Il retint également avec lui le sous-prieur Dominique, qu'il estimait beaucoup et serrait contre son cœur dans un grand sentiment de charité. C'était frère Dominique, fondateur en même temps que frère de l'Ordre des Prêcheurs qui, à partir de ce moment, ne se fit plus appeler que frère et non plus sous-prieur. Il était vraiment Dominicus toditus, c'est-à-dire protégé par le Seigneur contre la tache du péché, vraiment Dominicus todiens, gardant de tout son pouvoir la volonté de son Seigneur.

22. À l'ouïe de ce conseil, les abbés missionnaires, animés par l'exemple, acceptèrent de s'engager de la même manière. Chacun renvoya chez lui les bagages qu'il avait apportés, conservant néanmoins les livres nécessaires en leur temps pour l'office, l'étude et la dispute. Sous la direction de l'évêque, qu'ils constituèrent comme supérieur et, pour ainsi dire, chef de toute l'affaire, ils commencèrent à proclamer la foi, à pied, sans frais d'argent, dans la pauvreté volontaire. Ce que voyant les hérétiques se mirent de leur côté à prêcher avec plus de vigueur.

 

Les disputes de foi.

23. On institua de nombreuses disputes, sous l'arbitrage de députés, à Pamiers, Lavaur, Montréal et Fanjeaux. Aux jours convenus, grands seigneurs, chevaliers, femmes nobles et populations se rassemblaient pour assister à la discussion de foi.

 

Le miracle du feu.

24. Il arriva qu'un jour on institua à Fanjeaux une célèbre dispute, à laquelle on avait convoqué un très grand nombre de gens, tant fidèles qu'infidèles. La plupart des défenseurs de la foi avaient entre-temps rédigé des mémoires dans lesquels ils avaient couché leurs arguments et les citations authentiques qui confirmaient la foi. À l'examen d'ensemble, le mémoire du bienheureux Dominique fut plus apprécié que les autres et l'assemblée l'approuva pour qu'on le présentât, en même temps que le mémoire rédigé par les hérétiques, aux trois arbitres élus par les parties ensemble pour porter le jugement final. On devait considérer comme victorieuse la créance de la partie dont les arbitres estimeraient le mémoire mieux fondé en raison.

25. Les arbitres ne parvinrent pas à se mettre d'accord en faveur de l'une des parties, en dépit d'une longue discussion verbale. Il leur vint alors à l'esprit l'idée de jeter les deux mémoires dans les flammes : si l'un d'entre eux n'était pas consumé, c'est qu'indubitablement il contenait la vérité de foi. On allume donc un grand feu ; on y lance l'un et l'autre livre. Le livre des hérétiques se consume aussitôt. Mais l'autre, qu'avait écrit l'homme de Dieu Dominique, non seulement demeure intact, mais saute au loin sortant des flammes en présence de tous. Relancé une deuxième, une troisième fois, à chaque fois il ressortit, manifestant ouvertement et la vérité de la foi et la sainteté de celui qui l'avait rédigé.

26. Une telle beauté morale éclatait cependant dans l'homme de Dieu, l'évêque d'Osma, qu'il s'attirait l'affection même des infidèles et pénétrait jusqu'au coeur de tous ceux parmi lesquels il vivait ; aussi les hérétiques affirmaient-ils à son sujet qu'il était impossible qu'un tel homme ne fût prédestiné à la vie et qu'il n'avait été envoyé dans leur région que pour y apprendre parmi eux les règles de la vraie foi.

 

Institution d'un monastère de sœurs à Prouille.

27. Il institua un monastère pour recueillir quelques femmes nobles que leurs parents, par pauvreté, confiaient à l'instruction et à l'éducation des hérétiques. La maison située entre Fanjeaux et Montréal, au lieu-dit Prouille, existe toujours. Les servantes de Dieu continuent d'y offrir un culte agréable à leur créateur et mènent, dans une sainteté vigoureuse et la pure clarté de leur innocence, une vie qui leur est salutaire, exemplaire aux autres hommes, plaisante aux anges et agréable à Dieu.

 

Le retour de l'évêque à Osma, en Espagne, et sa mort.

28. L'évêque Diègue poursuivit durant deux années cette prédication. À ce moment, craignant qu'on ne l'accusât de négligence à l'endroit de son Église domestique d'Osma s'il s'attardait plus longuement, il décida de retourner en Espagne. Il se proposait, après avoir accompli la visite de son Église, d'en ramener quelque argent avec lui pour achever le monastère féminin dont nous venons de parler, puis de revenir. Alors, avec l'assentiment du pape, il instituerait dans ces régions des hommes capables dans la prédication, dont l'office serait d'écraser sans relâche les erreurs des hérétiques et d'être toujours prêts à soutenir la vérité de la foi.

29. Il confia la charge spirituelle de ceux qui restaient à l'autorité de frère Dominique, parce que celui-ci était véritablement plein de l'esprit de Dieu ; la charge temporelle à Guillaume Claret de Pamiers, en telle sorte que ce dernier devait rendre compte à frère Dominique de tout ce qu'il ferait.

30. Il fit aux frères ses adieux, traversa à pied la Castille et parvint à Osma. Peu de jours après il tomba malade et parvint au terme de cette vie présente qu'il acheva dans une grande sainteté. Il reçut le prix de gloire de ses bons labeurs et pénétra chargé de fruits dans le tombeau, pour un repos dans l'abondance. On dit qu'après la mort des miracles l'ont illustré. Il ne serait pas étonnant qu'il fût puissant auprès du Dieu tout-puissant et qu'il fît des prodiges, lui qui brilla parmi les hommes, dans ce séjour de faiblesse et de larmes, des signes de tant de grâces et d'un si beau rayonnement de vertus.

 

Départ des missionnaires envoyés par le pape au pays d'Albigeois.

31. Quand on apprit le trépas de l'homme de Dieu, chacun de ceux qui restaient dans le Toulousain s'en retourna chez lui. Frère Dominique demeura seul sur place et poursuivit sans trêve sa prédication. Quelques-uns, cependant, le suivirent quelque temps, sans s'attacher à lui par l'obéissance. Parmi ces collaborateurs on rencontrait ce Guillaume Claret, déjà mentionné, et un certain frère Dominique, espagnol, qui fut plus tard prieur de Madrid en Espagne.

 

La Prédication de la croisade contre les Albigeois.

32. Après la mort de l'évêque d'Osma, on se mit à prêcher en France une croisade contre les Albigeois. Car le pape Innocent, indigné du caractère irréductible de la révolte des hérétiques, qu'aucun amour n'attendrissait par la vérité et que le glaive spirituel, c'est-à-dire la parole de Dieu, ne pouvait transpercer, avait décidé de les attaquer du moins par la puissance du glaive matériel.

33. L'évêque Diègue avait prédit encore de son vivant cette action punitive des rigueurs séculières dans une imprécation prophétique. Il venait un jour de confondre en public, de façon évidente, la rébellion des hérétiques contre la vérité. Un grand nombre de nobles qui l'entendaient se moquèrent et prirent la défense de leurs révolutionnaires par des justifications sacrilèges. Il tendit alors la main vers le ciel dans son indignation et cria : "Seigneur étendez la main et atteignez-les !" Ceux qui entendirent alors cette parole, proférée dans l'élan de l'esprit, y prêtèrent attention plus tard, dans la mesure tout au moins où l'épreuve leur accorda l'intelligence.

 

Persécutions infligées par les hérétiques en Albigeois.

34. Tandis que les croisés étaient dans le pays et jusqu'à la mort du comte de Montfort, frère Dominique demeura dans son rôle de prédicateur diligent de la parole de Dieu. Quelles persécutions ne dut-il pas subir alors de la part des méchants ! Que de pièges il dut mépriser ! Un jour, il répondit sans se troubler à des gens qui menaçaient de le tuer : "Je ne suis pas digne de la gloire du martyre ; je n'ai pas encore mérité cette mort." Plus tard, traversant un passage où il soupçonnait qu'une embuscade était tendue contre lui, il s'avançait l'allure joyeuse et en chantant. Quand on eut raconté le fait aux hérétiques, ils s'étonnèrent d'une si ferme contenance et lui demandèrent : "Est-ce que tu n'as pas peur de la mort ? Qu'aurais-tu fait si nous nous étions emparés de toi ?" Mais lui : "Je vous aurais priés, dit-il, de ne pas me donner tout de suite des blessures mortelles, mais de prolonger mon martyre en mutilant un par un tous mes membres. Ensuite, de me faire passer sous les yeux les parties amputées de ces membres, de m'arracher alors les yeux, enfin de laisser le tronc baigner en cet état dans son sang ou de l'achever tout à fait. Ainsi, par une mort plus lente, je mériterai la couronne d'un plus grand martyre." Ces paroles sincères d'un ennemi les stupéfièrent. Ils ne lui dressèrent plus de pièges désormais et cessèrent d'épier l'âme du juste, craignant en lui donnant la mort de lui rendre service plutôt que de lui nuire. Quant à lui, il s'occupait de toutes les forces d'un zèle brûlant à gagner au Christ le plus d'âmes qu'il lui était possible. Il y avait dans son cœur une ambition surprenante et presque incroyable pour le salut de tous les hommes.

 

Comment il voulut se vendre pour venir en aide à quelqu'un.

35. Il n'était pas dépourvu non plus de cette forme suprême de charité qui donne sa vie pour ses amis. Il avait en effet rencontré un certain infidèle, qu'il engageait et exhortait à revenir au sein fidèle de notre mère l'Église. Mais l'homme invoquait en réponse la nécessité de la vie matérielle qui l'obligeait à demeurer dans la société des infidèles : les hérétiques lui assuraient la subsistance qu'il n'avait pas la possibilité d'obtenir d'une autre façon. Dominique compatissant au plus profond de ses sentiments décida de se vendre et de racheter au prix de sa liberté la misère de l'âme en péril. Il l'aurait fait, si le Seigneur qui est riche envers tous n'avait procuré d'ailleurs de quoi réparer l'indigence de l'homme.

36. Ainsi progressaient la valeur et la renommée du serviteur de Dieu Dominique. Cela provoquait l'envie des hérétiques. Meilleur il était, pires devenaient leurs yeux malades qui ne parvenaient pas à souffrir son rayon de lumière. Ils se moquaient de lui et l'injuriaient en le suivant, tirant le mal du mal de leur cœur. Mais aux injures des infidèles, le dévouement des fidèles répondait en action de grâces. Tous les catholiques avaient pour lui une grande affection. La douceur de sa sainteté et la beauté de sa conduite lui conciliaient le cœur aussi des grands seigneurs ; et les archevêques, évêques et autres prélats de la région le tenaient en très grand honneur.

 

Première idée de fondation.

37. Le comte de Montfort, aussi, qui l'entourait d'une dévotion spéciale, lui fit don avec l'assentiment de son conseil d'un important château appelé Casseneuil, pour lui et pour les collaborateurs qui pourraient l'aider dans le ministère de salut qu'il avait entrepris. Frère Dominique avait en outre l'église de Fanjeaux et quelques autres possessions. De tous ces biens, lui et les siens tiraient leur subsistance. Mais, sur ces revenus, ils donnaient aux sœurs de Prouille tout ce dont ils pouvaient se priver. L'Ordre des Prêcheurs, en effet, n'avait pas encore été institué. On avait seulement traité de son institution, bien que frère Dominique s'adonnât de toutes ses forces au ministère de la prédication. On n'observait pas non plus la future constitution qui interdit de recevoir des possessions foncières et de conserver celles qu'on a pu recevoir. Depuis la mort de l'évêque d'Osma jusqu'au concile de Latran, il s'écoula presque dix années, pendant lesquelles frère Dominique demeura à peu près seul dans la région.

 

Des deux premiers frères qui firent leur oblation à frère Dominique.

38. Quand approchait déjà le concile de Latran, au temps où les évêques commençaient à gagner Rome, deux Toulousains distingués et capables firent leur oblation à frère Dominique. L'un deux était Pierre Seila, le futur prieur de Limoges ; l'autre frère Thomas, sujet doué de beaucoup de grâce et d'éloquence. Le premier, frère Pierre, possédait auprès du château narbonnais des maisons hautes et nobles ; il les transmit à frère Dominique et à ses compagnons qui, à partir de ce moment, trouvèrent dans ces maisons leur premier logis toulousain. Dès lors, tous ceux qui étaient avec frère Dominique se mirent à descendre les degrés de l'humilité et à se conformer aux mœurs des religieux.

 

Les revenus qui assuraient leur nourriture et leurs premières nécessités.

39. Cependant l'évêque Foulques de Toulouse, d'heureuse mémoire, qui éprouvait pour frère Dominique, bien-aimé des hommes et de Dieu, une tendre affection, voyant la régularité des frères, leur grâce et leur ferveur dans la prédication, fut transporté de joie à cette aurore de lumière nouvelle. Avec le consentement de tout son chapitre, il leur accorda le sixième de toutes les dîmes du diocèse, pour qu'ils se procurent avec ce revenu ce qui leur était nécessaire en fait de livres et de vivres.

 

Comment maître Dominique, avec l'évêque de Toulouse, s'en vint auprès du pape.

40. Frère Dominique se joignit à l'évêque et tous deux se rendirent au concile pour prier d'un même voue le seigneur pape Innocent de confirmer à frère Dominique et à ses compagnons un ordre qui serait et s'appellerait des Prêcheurs. On demanderait également confirmation des revenus assignés aux frères par le comte et l'évêque.

41. Quand il les eut entendus présenter leur requête, l'évêque du siège de Rome invita frère Dominique à retourner près de ses frères, à délibérer pleinement avec eux sur cette affaire, puis, avec leur consentement unanime, à vouer quelque règle approuvée. L'évêque leur assignerait alors une église. Finalement, frère Dominique reviendrait trouver le pape et recevrait confirmation sur tous les points.

 

Premières coutumes.

42. C'est ainsi qu'après la célébration du concile ils revinrent et communiquèrent aux frères la réponse du pape. Bientôt après ils firent profession de la règle de saint Augustin, cet éminent prêcheur, eux les Prêcheurs futurs. Ils s'imposèrent en outre quelques coutumes de plus stricte observance, en matière de nourriture, de jeûnes, de coucher et de port de la laine. Ils résolurent et instituèrent de ne pas avoir de biens-fonds, pour que le tracas des affaires temporelles ne fût pas un obstacle au ministère de la prédication. Ils décidèrent d'avoir encore et seulement des revenus.

43. De plus l'évêque de Toulouse, avec l'assentiment de son chapitre, leur accorda trois églises : l'une dans le périmètre de la cité, une autre dans la campagne de Pamiers, la troisième entre Sorèze et Puylaurens, à savoir l'église de Sainte-Marie de Lescure. On devait établir une communauté priorale en chacune d'entre elles.

 

Première église concédée aux frères à Toulouse.

44. En l'an du Seigneur 1216, pendant l'été, les frères reçurent en don leur première église toulousaine, dédiée à saint Romain. Aucun frère n'habita jamais dans les deux autres églises. Dans celle de Saint-Romain, par contre, on se mit aussitôt à élever un cloître, avec un étage de cellules suffisamment commodes pour étudier et pour dormir. Le nombre des frères était alors de seize environ.

 

Mort du seigneur Innocent et couronnement du pape Honorius. Confirmation de l'ordre.

45. Entre-temps le seigneur pape Innocent fut enlevé de cette terre. On lui donna pour successeur Honorius. Frère Dominique vint bientôt le trouver. Il en obtint pleinement et en tout, selon l'idée et l'organisation qu'il en avait conçue, la confirmation de l'ordre et de tout ce qu'il voulait.

 

Mort du comte de Montfort, prévue par maître Dominique.

46. En l'an du Seigneur 1217, les gens de Toulouse se préparèrent à se révolter contre le comte de Montfort. Il semble que l'homme de Dieu Dominique l'apprit peu avant par l'Esprit. Il lui fut en effet montré dans une vision un arbre de large envergure et de bel agrément, dans les rameaux duquel habitaient grand nombre d'oiseaux. Or l'arbre s'abattit, et les oiseaux qui s'y reposaient s'enfuirent de tous côtés. Plein de l'esprit de Dieu, frère Dominique comprit donc qu'un danger de mort imminent menaçait le comte de Montfort, ce grand et très haut chef, soutien d'une multitude de petits.

47. Il invoqua le Saint-Esprit, convoqua tous les frères et leur dit qu'il avait pris dans son cœur la décision de les envoyer tous à travers le monde, en dépit de leur petit nombre, et que désormais ils n'habiteraient plus tous ensemble en ce lieu. Chacun s'étonna de l'entendre proclamer catégoriquement une décision si rapidement prise. Mais l'autorité manifeste que lui donnait la sainteté les animait si bien, qu'ils acquiescèrent avec assez de facilité, pleins d'espoir quant à l'heureuse issue de cette décision.

48. Il lui parut bon de faire élire abbé un frère qui régirait les autres par autorité, en qualité de supérieur et de chef. Il se réserva toutefois le pouvoir de le contrôler. Ainsi frère Matthieu fut-il canoniquement élu en qualité d'abbé. Il fut dans l'ordre le premier et le dernier à porter ce titre d'abbé, car les frères décidèrent dans la suite, pour souligner l'humilité, que celui qui serait à la tête de l'ordre ne s'appellerait pas abbé, mais maître.

 

Les frères envoyés en Espagne.

49. Quatre frères furent dirigés sur l'Espagne : frère Pierre de Madrid et frère Gomez, frère Michel de Ucero et frère Dominique. Les deux derniers furent renvoyés dans la suite de Rome à Bologne, où ils restèrent, par maître Dominique qu'ils étaient allés rejoindre en revenant d'Espagne. Ils n'avaient pas réussi en effet à réaliser là-bas les fruits qu'ils espéraient. Les deux autres, par contre, obtenaient d'abondants succès et distribuaient la parole de Dieu. Ce frère Dominique était un homme d'une rare humilité, de peu de science mais d'une vertu magnifique. Il ne sera pas inutile de rappeler brièvement quelques souvenirs à son sujet.

 

D'un certain frère Dominique. Comment il triompha des tentations d'une femme.

50. Un complot avait été monté, avec la complicité peut-être de quelques rivaux envieux, pour le faire aborder sous prétexte de confession par certaine courtisane effrontée, instrument de Satan, piège de la chasteté et torche de tous les vices. Elle l'interpella en ces termes : "Je suis dans l'angoisse ! Je brûle sans mesure, je suis consumée par un feu véhément ! Mais, hélas, celui que j'aime ne me connaît pas ; et si même il me connaissait, il me mépriserait sans doute. Et pourtant combien son amour a pénétré mon cœur irrémédiablement ! Donnez-moi, je vous prie, un conseil ; apportez le remède à une âme qui meurt. Vous le pouvez." Tandis que la courtisane travaillait à séduire l'innocent par ces discours empoisonnés et choisis et que son insistance ne s'amollissait pas devant les idées de salut dont le frère essayait de la persuader, celui-ci découvrit out à coup le genre de la personne et le péril qu'il courait. "Allez-vous- en pour un instant, dit-il et revenez ensuite. Je vais préparer un endroit convenable pour nous rencontrer." Il entra dans sa chambre et prépara deux feux de part et d'autre, très voisins pourtant l'un de l'autre. Quand la courtisane arriva, il s'étendit entre les deux et l'invita à le rejoindre : "Voilà, dit-il, l'endroit convenable pour un si grand forfait. Venez, s'il vous plaît, que nous couchions ensemble." La femme horrifiée à la vue de cet homme qui se précipitait impavide dans les braises et les jets de flammes, poussa des cris et se retira touchée par le remords. Il se leva intact. L'ardeur des séductions impures non plus que le feu matériel n'avait aucunement réussi à le vaincre.

 

Les premiers frères envoyés à Paris.

51. Furent envoyés à Paris frère Matthieu qu'on avait élu comme abbé, et frère Bertrand qui fut plus tard provincial de Provence. C'était un homme de grande sainteté et d'une inexorable rigueur à son propre sujet, qui mortifiait très durement sa chair. Il s'était imprégné sur de nombreux points de l'attitude exemplaire de maître Dominique, dont il avait été parfois le compagnon de route. L'un et l'autre, dis-je, furent dirigés sur Paris, avec des lettres du Souverain Pontife, pour y publier l'ordre. Deux autres frères les accompagnaient pour faire leurs études, frère Jean de Navarre et frère Laurent l'Anglais. Ce dernier, avant d'arriver à Paris, apprit par révélation du Seigneur il le prédit et la réalisation des événements le prouva dans la suite une bonne part de ce qui arriva aux frères à Paris, la nature et l'emplacement de leur habitation, la réception de nombreux frères. Indépendamment de ces quatre frères, frère Mannès, frère utérin de maître Dominique, et frère Michel d'Espagne allèrent également à Paris, emmenant avec eux un convers appelé Odéric.

52. Tous furent envoyés à Paris. Mais les trois derniers firent route plus vite et arrivèrent plus tôt : ils entrèrent dans la ville la veille des Ides de septembre ; au bout de trois semaines les autres les suivirent. Ils louèrent une maison près de l'hôpital de Notre-Dame, en face des portes de l'évêché.

 

Don de la maison de Saint-Jacques aux frères de Paris.

53. En l'an du Seigneur 1218, les frères reçurent la maison de Saint-Jacques par une donation, qui n'était pas encore absolue, de maître Jean, doyen de Saint-Quentin, et de l'université de Paris, à la prière instante du seigneur pape Honorius. Ils y entrèrent pour l'habiter le huit des Ides d'août.

 

Les premiers frères envoyés à Orléans.

54. La même année on envoya à Orléans quelques frères jeunes et simples ; petite semence qui fut cependant dans la suite le principe d'une descendance abondante.

 

Les premiers frères envoyés à Bologne.

55. Au commencement de l'année du Seigneur 1218, maître Dominique envoya de Rome à Bologne : frère Jean de Navarre et aussi frère Bertrand ; plus tard frère Chrétien avec un frère convers. S'installant à Bologne, ils connurent la gêne d'une grande pauvreté.

 

Réception miraculeuse dans l'ordre, de maître Réginald par maître Dominique, à Rome.

56. La même année, maître Dominique se trouvait à Rome lorsqu'y parvint le doyen de Saint-Aignan d'Orléans, maître Réginald, qui se préparait à traverser la mer. C'était un homme de grande renommée, savant très docte, illustre par ses dignités, qui avait occupé cinq ans à Paris la chaire de droit canon. À peine arrivé, il tomba gravement malade. Maître Dominique vint lui rendre quelquefois visite. Quand il l'engagea à suivre la pauvreté du Christ et à s'associer à l'ordre, il obtint son consentement libre et plein d'y entrer, au point que maître Réginald s'y astreignit par voue.

57. Or Réginald guérit de sa maladie grave et d'un péril presque désespéré, non sans l'intervention miraculeuse de la puissance divine. Car la Vierge Marie, reine du ciel, mère de miséricorde, vint à lui sous forme visible au milieu des ardeurs de la fièvre et frotta d'un onguent guérisseur qu'elle portait avec elle, ses yeux, ses narines, ses oreilles, sa bouche, son nombril, ses mains et ses pieds, en ajoutant ces mots : "J'oins tes pieds avec l'huile sainte, pour qu'ils soient prêts à annoncer l'Évangile de paix." Elle lui fit voir en outre tout l'habit de notre ordre. Tout aussitôt il se trouva guéri et si subitement reconstitué dans tout le corps que les médecins, qui avaient presque désespéré de sa convalescence, s'étonnaient de constater les signes d'une guérison achevée. Dans la suite maître Dominique fit connaître publiquement ce remarquable miracle à bien des gens qui vivent encore. J'ai moi-même assisté naguère à Paris à une conférence spirituelle où il le raconta à un assez grand nombre de personnes.

 

Comment maître Réginald traversa la mer, puis, prêchant à Bologne, au retour, fit entrer beaucoup de gens dans l'ordre.

58. Dès qu'il eut recouvré la santé, maître Réginald accomplit son projet de traverser la mer, bien que la profession déjà l'eût attaché à l'ordre. Au retour il vint à Bologne, le 12 des calendes de janvier. Il ne tarda pas à se consacrer tout entier à la prédication. Son éloquence était d'un feu violent et son discours, comme une torche ardente, enflammait le cœur de tous les auditeurs : bien peu de gens avaient un tel roc dans le cœur qu'ils pussent se dérober à l'effet de son feu. Bologne tout entière était en effervescence, il semblait qu'un nouvel Élie venait de se lever. Maître Réginald reçut alors dans l'ordre bien des gens de Bologne, le nombre des disciples se mit à augmenter et beaucoup se joignirent à eux.

 

Voyage en Espagne de maître Dominique et son retour.

59. La même année, maître Dominique passa en Espagne. Il y établit deux maisons ; l'une à Madrid, qui est maintenant une maison de moniales ; l'autre à Ségovie, qui fut la première maison des frères en Espagne. Au retour, il vint à Paris, en l'an du Seigneur 1219 ; il y trouva une communauté d'environ trente frères.

60. Il n'y demeura que peu de temps et partit pour Bologne, où il trouva, à Saint-Nicolas, un grand collège de frères que le soin et le zèle de frère Réginald élevaient sous la règle du Christ. Tous l'accueillirent avec joie à son arrivée, avec respect et déférence, comme on fait pour un père. Il s'installa chez eux et s'occupa de façonner l'enfance encore tendre de la nouvelle pépinière par ses instructions spirituelles et par ses propres exemples.

 

Il envoie maître Réginald à Paris.

61. Cependant, il fit passer frère Réginald de Bologne à Paris. Ce fut une désolation parmi les fils que celui-ci avait engendrés récemment dans le Christ par la parole de l'Évangile ; chacun pleurait d'être si rapidement attaché aux mamelles sacrées de sa mère coutumière.

62. Mais tout cela s'accomplissait par un instinct divin. C'était merveille de voir comment le serviteur de Dieu, maître Dominique, lorsqu'il distribuait ses frères de-ci de-là, dans les divers quartiers de l'Église de Dieu, ainsi que nous le rappelions plus haut, le faisait avec certitude, sans hésiter ni balancer, bien que d'autres au même moment fussent d'avis qu'il ne fallait pas faire ainsi. Tout se passait comme s'il était déjà certain de l'avenir, ou que l'Esprit l'eût renseigné par ses révélations. Et qui donc oserait le mettre en doute ? Il n'avait au début qu'un petit nombre de frères, simples pour la plupart et faiblement instruits, et il les divisait, les dispersait en mission à travers les Églises d'une telle manière que les enfants du siècle jugeaient, dans leur prudence, qu'il paraissait détruire l'œuvre ébauchée plutôt que l'agrandir. Mais il aidait ses missionnaires par l'intercession de ses prières et la puissance du Seigneur travaillait à les multiplier.

 

L'arrivée de maître Réginald à Paris et sa mort.

63. Frère Réginald, de sainte mémoire, s'en vint donc à Paris et se mit à prêcher avec une ferveur spirituelle infatigable, par la parole et par l'exemple, le Christ Jésus et Jésus crucifié. Mais le Seigneur l'enleva bientôt de la terre. Parvenu vite à son achèvement, il traversa en peu de temps une longue carrière. Enfin, il tomba bientôt malade et, arrivant aux portes de la mort charnelle, s'endormit dans le Seigneur et s'en alla vers les richesses de gloire de la maison de Dieu, lui qui, durant sa vie, s'était manifesté l'amant résolu de la pauvreté et de l'abaissement. Il fut enseveli dans l'église de Notre-Dame-des-Champs, car les frères n'avaient pas encore de lieu de sépulture.

 

Parole de maître Réginald sur la joie qu'il éprouvait dans l'ordre.

64. Il me souvient que tandis qu'il vivait encore, frère Matthieu qui l'avait connu, dans le siècle, glorieux et difficile dans sa délicatesse, l'interrogea parfois avec étonnement : "N'éprouvez-vous pas quelque répugnance, maître, à cet habit que vous avez pris ?" Mais lui, en baissant la tête : "Je crois n'avoir aucun mérite à vivre dans cet ordre, répondit-il, car j'y ai toujours trouvé trop de joie."

 

De certaine vision qui suivit sa mort.

65. La nuit même où l'esprit de ce saint homme s'envola vers le Seigneur, j'eus une vision. Je n'étais pas encore un frère selon l'habit, mais j'avais déjà émis ma profession entre ses mains. Je voyais donc les frères portés par un navire à travers les eaux. Puis le navire qui les portait coula ; mais les frères sortirent indemnes des eaux. J'estime que ce navire est frère Réginald lui-même, que les frères de ce temps, vraiment, considéraient comme le nourricier qui les portait.

 

Autre vision.

66. Un autre eut également une vision avant la mort du frère. C'était une fontaine limpide qui se fermait ; deux autres jaillissaient aussitôt pour la remplacer. Je n'ose décider si cette vision disait vrai, car je suis trop conscient de ma propre stérilité. Mais je sais une chose, c'est qu'à Paris frère Réginald n'a reçu à la profession que deux personnes, dont je fus la première ; la seconde était frère Henri, le futur prieur de Cologne, l'ami le plus cher dans le Christ à mon affection singulière, je le crois, entre tous les mortels, vase d'honneur et de grâce, plus rempli de grâce qu'aucune créature que j'aie souvenir d'avoir aperçue dans la vie d'ici-bas. Puisque, dans sa maturité précoce, il s'est hâté de pénétrer dans le repos du Seigneur, il ne sera pas inutile de rappeler quel homme il fut et de quelles vertus.

 

Le frère Henri. Comment et où se fit son éducation.

67. Ce frère Henri, donc, bien né selon le siècle, était chanoine de l'Église de Maestricht. C'est là qu'il avait été élevé depuis son enfance dans la règle et dans la crainte du Seigneur, par les soins attentifs d'un saint et très religieux chanoine de cette Église. Cet homme juste et bon crucifiait sa chair, foulait aux pieds les séductions de ce siècle mauvais et multipliait les œuvres de piété ; aussi put-il dresser l'âme encore tendre du jeune garçon à la pratique entière de la vertu, lui faire laver les pieds des pauvres, fréquenter l'église, fuir avec horreur les vices, mépriser le luxe, chérir la chasteté. Et lui, en adolescent d'un heureux naturel, se montrait docile en tout à cette éducation et souple à la vertu ; au point que si vous aviez vécu près de lui, vous l'auriez pris pour un ange, persuadés que la perfection était innée chez lui.

68. Le temps passant, il vint à Paris et sur-le-champ se donna à l'étude de la théologie. Son génie naturel était fort pénétrant et sa raison très équilibrée. Il se joignit à moi, dans mon logement d'étudiant ; or tandis que nous vivions ensemble, une unité de cœur douce et forte à la fois s'établit entre nous.

69. Entre-temps, frère Réginald, d'heureuse mémoire, s'en vint à Paris et se mit à prêcher hardiment. La grâce de Dieu me prévint, et j'imaginai et me promis à moi-même de me donner à l'ordre, persuadé que j'avais trouvé le chemin du salut, tel que je l'avais entrevu dans mon âme avant même de connaître les frères, au cours de réflexions assidues. Lorsque le dessein se fut affermi dans mon cœur, je m'appliquai de tout mon zèle à entraîner avec moi dans un élan semblable le compagnon et l'ami de mon âme ; je voyais bien que ses dons naturels autant que les dons de la grâce le rendraient très efficace dans le ministère du prêcheur. Il résistait, mais je ne cessai pas d'accroître mes instances.

 

Restons ensemble.

70. Je parvins à l'envoyer à frère Réginald pour qu'il le confessât et lui fit quelque exhortation. Quand frère Henri revint auprès de moi, il ouvrit le livre d'Isaïe, comme pour y chercher un oracle, et ses yeux tombèrent dès l'abord sur le passage où il est dit : "Le Seigneur m'a donné une langue érudite pour que je sache par ma parole soutenir celui qui a trébuché. Il m'éveille le matin, il éveille mon oreille, pour que j'entende comme un maître qui parle. Le Seigneur Dieu m'a ouvert l'oreille, je ne résiste pas, je ne me suis pas retiré en arrière." [Is. 50,4-5]. Ces paroles du prophète répondaient si exactement à son intention et venaient si clairement du ciel il avait en effet une grande facilité de parole que je n'eus pas de peine à les interpréter dans ce sens et à le presser de plier sa jeunesse sous le joug de l'obéissance. Nous remarquâmes la suite, un peu plus loin : Restons ensemble." [Is 50,8] Comme si l'on nous avertissait de ne pas nous abandonner l'un l'autre dans cette insigne société.

71. (Quand il fut plus tard à Cologne et moi à Bologne, il prit occasion de ces mots pour m'écrire : "Où donc est le "restons ensemble". Vous êtes à Bologne, moi à Cologne !")

Je lui dis donc : "Quel mérite plus durable, quelle couronne plus glorieuse que de participer à la pauvreté que le Christ a montrée et que les apôtres ont gardée à sa suite, que de mépriser tout le siècle pour son amour ?" Il acquiesçait au jugement de sa raison, mais sa volonté indocile et passive lui faisait sentir le contraire.

 

Comment fut transformée la volonté de frère Henri.

72. La même nuit il vint aux matines de l'église Notre-Dame ; il y resta jusqu'au petit matin, priant et suppliant la mère du Seigneur de plier sa propre volonté à cette vocation. Mais sa prière ne semblait pas amener de progrès ; il sentait toujours en lui-même la dureté de son coeur. Alors il commença à se prendre en pitié et se préparait à partir en disant : "Je vois bien maintenant, Vierge bienheureuse, que vous me dédaignez. Je n'aurai pas ma part au collège des pauvres du Christ." Et pourtant son coeur était pressé par la faim de cette perfection qu'il reconnaissait à la pauvreté volontaire, ayant naguère appris du Seigneur, dans une vision, quelle sûre avocate était la pauvreté devant la face du juge rigoureux.

 

Parenthèse sur une vision.

73. Dans une vision qu'il avait eue, certain jour, en effet, il avait cru comparaître devant le tribunal du Christ. Une multitude immense était là pour être jugée ou pour juger avec le Christ. Il était, lui, parmi les prévenus, bien qu'il n'eût conscience d'aucun crime. Il pensait échapper sain et sauf, dans son innocence. Mais un assesseur du juge, tendant son index vers lui, l'apostropha en ces termes : "Et toi qui comparais, dis, qu'as-tu jamais quitté pour le Seigneur ?" Il fut terrifié par l'extrême sévérité de l'interrogatoire, n'ayant rien à répondre à la question posée. Sur ce, la vision disparut. Averti de la sorte, il n'en souhaitait que davantage d'atteindre la cime de la pauvreté volontaire ; mais la lâcheté de sa volonté l'arrêtait.

74. Au moment donc où il s'apprêtait à sortir de l'église, comme on l'a rappelé, en lutte avec lui-même et désolé, Celui qui regarde les humbles avec amour bouleversa son cœur de fond en comble : il s'effondra totalement devant le Seigneur, les larmes l'envahirent et son esprit enfin se détendit. La rigidité de son cœur fondit sous le souffle violent du Saint-Esprit et le joug suave du Christ, qui un moment plus tôt lui paraissait si lourd, lui devint léger tout à fait et joyeux. Il se leva dans cet élan de ferveur, se hâta d'aller trouver maître Réginald et fit son voue. Bien vite, il revint près de moi. Je remarquai les traces de larmes sur son visage d'ange et lui demandai d'où il venait. Il répondit : "J'ai fait mon voue au Seigneur et je l'accomplirai." Nous retardâmes jusqu'au début du Carême le début de notre noviciat. Cela nous permit de gagner entre-temps l'un de nos compagnons, le frère Léon, qui fut plus tard le successeur de frère Henri dans son office de prieur.

 

Entrée dans l'ordre des frères Jourdain, Henri et Léon.

75. Quand arriva le jour où par l'imposition des cendres on rappelle aux fidèles leur origine et leur retour en cendres, nous nous décidâmes nous aussi, en un moment bien convenable pour inaugurer la pénitence, à remplir le voue que nous avions fait au Seigneur, à l'insu de nos camarades de pension. Aussi, lorsque le frère Henri sortait de la maison et qu'un camarade lui posa la question : "Où allez-vous, seigneur Henri ?", "Je vais, dit-il, à Béthanie." L'autre ne comprit pas alors ce que le mot signifiait, mais plus tard, après coup, quand il vit son entrée à Béthanie, c'est-à-dire à la maison de l'obéissance. Nous nous retrouvâmes tous trois à Saint-Jacques et au moment où les frères chantaient l'antienne Immutemur habitu, nous arrivâmes à l'improviste et fort opportunément au milieu d'eux. À l'instant et sur place nous dépouillons le vieil homme et revêtons l'homme nouveau, réalisant en nos personnes ce que leurs chants disaient de faire.

76. L'entrée en religion de frère Henri troubla profondément le saint homme qui l'avait élevé et deux autres spirituels et gens de bien de la même Église qui l'aimaient tous les trois d'une grande affection. Ils ne connaissaient pas ce nouvel ordre religieux, dont personne ne parlait encore, et ils croyaient perdu ce jeune homme de tant d'espérance. Ils avaient presque convenu que quelques-uns, ou du moins l'un d'entre eux se rendrait à Paris pour le détourner ou le ramener de cette décision qu'ils ne croyaient pas sage. Mais l'un d'entre eux : "Ne précipitons rien, dit-il. Passons la nuit à prier d'un seul cœur, pour que le Seigneur veuille nous faire connaître son bon plaisir en cette affaire." La nuit vint et tandis qu'ils priaient l'un d'eux entendit le son d'une voix céleste qui disait : "C'est le Seigneur qui l'a fait ; on ne pourra le modifier." Rassurés par la révélation divine, leur émotion cessa ; ils écrivirent au frère à Paris. Ils l'exhortaient à persévérer avec fidélité et lui faisaient connaître la nature et le procédé de la révélation. J'ai lu moi-même ces lettres, pleines de dévotion et douces comme le miel.

77. Tel fut ce frère Henri à qui le Seigneur accorda une grâce multiple et surprenante pour parler au clergé parisien et dont la parole vivante et efficace pénétrait en grande violence le cœur des auditeurs. On n'avait jamais vu avant lui à Paris, aussi loin qu'il nous en souvienne, un prédicateur qui se fît écouter de tout le clergé et qui fût si jeune, si éloquent, si bien doué de grâce à tous égards.

78. Et, certes, Dieu avait-il multiplié les marques de la grâce en ce vase d'élection ! Il était prompt à l'obéissance, constant dans la patience, paisible en sa douceur, agréable par sa gaieté, donné à tous par la charité. À cela s'ajoutait la sincérité de son cœur et l'intégrité vierge de sa chair, car de toute sa vie il ne regarda ni ne toucha une femme avec une intention d'impureté. En lui se rencontraient la modération du langage, l'éloquence de la parole, l'acuité du génie, l'agrément du visage, la beauté de la personne, l'habileté à écrire et l'art du langage rythmé, le chant mélodieux d'une voix angélique. On ne le voyait jamais triste, jamais agité ; l'âme toujours égale, il était toujours gai. La justice l'avait libéré des rigueurs de l'austérité et la miséricorde l'avait revendiqué pour elle tout entier. Il rayonnait si aisément sur tous les cœurs, il entrait si facilement dans la société d'un chacun, que si vous aviez eu quelque relation avec lui, vous auriez estimé qu'il vous préférait à tous. N'était-il pas nécessaire que chacun l'aimât, puisque Dieu l'avait inondé de sa grâce ? Or bien qu'en ces domaines il dépassât les autres, au point qu'on pouvait l'estimer parfait en tous les genres de grâce, il n'en tirait aucun orgueil, car il avait appris du Christ à être doux et humble de cœur.

 

Il est envoyé à Cologne.

79. Il fut envoyé comme prieur à Cologne. Tout Cologne proclame encore quelle abondante et riche gerbe il récolta pour le Christ par sa prédication assidue parmi les vierges, les veuves et les vraies pénitentes, avec quelle application il alluma dans le cœur d'un grand nombre et alimenta désormais le feu que le Seigneur vint jeter sur la terre. C'était une de ses habitudes de rappeler que le nom de Jésus, ce nom qui est au-dessus de tout nom, méritait un grand respect et même un culte, si bien que jusqu'à maintenant, lorsque ce nom sacré vient à retentir dans l'église ou dans un sermon, il réveille aussitôt la dévotion de beaucoup de gens et les porte à quelque signe de respect.

 

Sa mort.

80. Il acheva finalement le cours de son heureuse vie et s'endormit dans le Seigneur par une sainte mort, en présence de tous les frères en prière. Avant qu'il ne rendît l'âme, tandis qu'on lui administrait l'extrême-onction, il récita jusqu'au bout les litanies et les suffrages avec vivacité, comme s'il n'était que l'un des assistants. Quand l'office fut achevé, il adressa aux frères des paroles de piété qui provoquèrent parmi eux bien des larmes. Qui pourrait dénombrer les pleurs que suscita sa mort, les gémissements et les sanglots des veuves et des vierges, les soupirs des frères et des amis !

81. La mémoire ici me chuchote bien des souvenirs, mais il ne faut pas que le discours s'allonge ; qu'il suffise de rappeler un seul des nombreux faits que je connus après sa mort par déposition véridique et de personnes saintes et fidèles.

 

Comment il se manifesta à certains religieux.

82. Il y avait dans la cité de Cologne une dame vénérable, qui chérissait le frère Henri quand il vivait encore, avec un dévouement étonnant. Elle l'avait donc supplié de lui promettre, s'il venait toutefois à mourir le premier, de bien vouloir lui apparaître après sa mort. Le frère avait acquiescé à sa prière, à condition que cela ne déplût pas à la divine volonté. Quand il eut disparu, elle se tint prête, brûlant de contempler ce qu'on lui avait promis. Elle se sentait alors encore continuellement pressée par une tentation lancinante et souffrait de par le démon de graves inquiétudes de foi, se demandant si, après cette vie, les âmes des défunts vivaient vraiment et n'étaient pas plutôt réduites à néant. Mais l'attente se prolongeait et rien n'apparaissait à ses désirs. Aussi la tentation reprenait-elle plus que jamais vigueur et la dame disait en son cœur : "Si ce qu'on nous proclame au sujet de la vie future était vrai si peu que ce soit, ce frère, que je vénérais avec tant d'affection, aurait déjà dû me le certifier."

83. Pendant qu'elle s'affligeait de la sorte et se consumait en son cœur, le frère Henri apparut à certain religieux et lui dit : "Va trouver telle dame", qu'il appela de son nom véritable. Or l'homme ignorait jusqu'alors celui-ci ; car certain terme de tendresse, donné à cette dame dans sa petite enfance, avait triomphé du vrai nom de baptême, que notre homme apprit seulement lorsque frère Henri le lui dit et le lui expliqua. "Va, dit-il, auprès d'elle et tu la salueras pour moi en lui disant : Vous aviez coutume de pratiquer telle ou telle bonne œuvre. Ne les faites plus ainsi, mais de telle et telle façon." Or ces bonnes œuvres étaient si cachées que nul ne les connaissait à l'exception de frère Henri.

Au cours de la conversation, le bonhomme remarqua sur la poitrine de frère Henri une pierre précieuse, lumineuse et étincelante à l'excès ; il remarqua également devant son visage un mur couvert de pierres précieuses qu'il contemplait d'un regard pénétrant. Monseigneur, lui dit-il, que signifient cette pierre si étincelante et ce mur précieux ?" Et lui : "Cette pierre est le signe de la pureté de cœur que j'ai conservée dans le monde ; lorsque je la regarde je suis rempli d'une grande consolation. Et ce mur est la portion de l'édifice du Seigneur que j'ai bâtie durant ma vie par mes conseils, ma prédication, la confession." Survint entre-temps la Vierge Marie, reine du ciel et mère de miséricorde. Tandis qu'elle approchait, frère Henri dit à l'homme : "Voici la mère du Sauveur, ma Dame, qui m'a pris à son service. Juge quelle fête dans sa compagnie !" Sur ces mots, il se joignit à elle aussitôt et se retira avec elle.

84. Le bonhomme vint donc trouver la dame et lui révéla tout à la file ; il lui dévoila, en signe de la véracité de son récit, quelques-unes des bonnes œuvres absolument secrètes qu'il lui avait révélées. La dame en reçut une grande consolation et fut délivrée de l'ardeur de sa tentation.

 

Sur la poitrine de Jésus.

85. Mais certain événement qu'elle put expérimenter par elle-même la consola plus tard bien davantage. Un jour que, penchée sur son coffre dans la chambre à coucher de la maison, elle relisait avec une pieuse jouissance des lettres que frère Henri lui avait envoyée jadis, elle y rencontra une phrase qui signifiait en latin : reposez-vous sur la douce poitrine de Jésus et étanchez la soif de votre âme. Enflammée par le souvenir de ces paroles, comme si elle les recevait de la bouche du frère encore vivant et présent, elle fut enlevée en esprit et se vit appuyée d'un côté sur la poitrine de Jésus-Christ et frère Henri de l'autre. Elle éprouva dans ce rapt un goût si profond, si merveilleux de divine consolation, qu'enivrée par l'immense marée de ce flux salutaire, elle n'entendit en aucune façon les servantes de la maison qui étaient là, pourtant, et lui criaient de venir en hâte au repas de son mari qui l'attendait, jusqu'à ce qu'elle revînt de cette ivresse d'esprit suave comme le miel et retrouvât ses sens.

Après ces souvenirs concernant frère Henri, continuons à raconter le reste des événements.

 

Le premier chapitre, célébré à Bologne.

86. En l'année du Seigneur 1220, on célébra à Bologne le premier chapitre de l'ordre. J'y fus présent, envoyé de Paris avec trois autres frères, parce que maître Dominique avait mandé par lettre de lui envoyer quatre frères de la maison de Paris pour le chapitre de Bologne. Lorsque je reçus cette mission, je n'avais pas encore passé deux mois dans l'ordre.

87. Il fut statué dans ce chapitre, à l'unanimité des frères, que le chapitre général se célébrerait une année à Bologne et l'année suivante à Paris ; le chapitre prochain devait pourtant se tenir encore à Bologne. On y porta également cette loi que nos frères ne posséderaient plus désormais ni biens-fonds ni revenus et renonceraient à ceux qu'ils avaient reçus dans le pays de Toulouse. On y fit aussi beaucoup d'autres constitutions qu'on observe encore aujourd'hui.

 

Frère Jourdain se voit imposer le priorat de Lombardie. Mission des frères en Angleterre.

88. En l'année du Seigneur 1221, au chapitre général de Bologne, il parut opportun aux capitulaires de m'imposer la charge qu'ils créaient de prieur de la province de Lombardie. J'avais alors passé un an dans l'ordre et n'était pas encore aussi profondément enraciné qu'il aurait fallu ; si bien qu'on me mettait à la tête des autres pour les gouverner avant que j'eusse appris à gouverner moi-même mon imperfection. À ce chapitre on envoya en Angleterre une communauté de frères avec Gilbert pour prieur. Je ne fus aucunement présent à ce chapitre.

 

Frère Évrard, jadis archidiacre de Langres.

89. En ce temps-là, frère Évrard, archidiacre de Langres, entra dans l'ordre à Paris. C'était un homme de beaucoup de vertu, hardi dans l'action, prudent dans le conseil. Comme il jouissait d'une rare autorité, il édifia d'autant plus de gens par son exemple, en assumant la pauvreté, qu'il avait été plus largement connu dans le monde.

90. Il devait se rendre en Lombardie en même temps que moi, qu'il paraissait aimer d'une tendre affection, car il désirait voir maître Dominique. Il se mit en route et tandis que nous traversions ensemble les régions de France et de Bourgogne où il avait été naguère très connu, il prêchait en tous lieux le Christ pauvre et misérable qu'il publiait en son propre corps. Il tomba finalement malade et acheva cette vie de malheurs et de larmes par une fin évidemment précoce mais profondément heureuse, à Lausanne où, jadis, on l'avait élu comme évêque, ce qu'il refusa d'accepter.

91. Un peu de temps avant qu'il ne mourût, alors que les médecins déjà jugeaient sa mort certaine, en le lui cachant toutefois, il me dit : "Si je dois mourir au jugement des médecins, pourquoi ne me le dit-on pas ? Que l'on cache leur mort à ceux qui trouvent amer son souvenir ! Mais moi, la mort ne me terrifie pas. Que pourrait craindre un homme qui, lorsque s'écroule la demeure terrestre de sa chair de misère, attend de recevoir, tout consolé par cet heureux échange, une demeure éternelle dans le ciel ?" Il mourut donc, remettant là son pauvre corps à la terre et son esprit au Créateur. Un signe me révéla l'heureuse issue de cette mort. Au moment où il rendit l'esprit, je pensais éprouver une douleur de coeur et un trouble dans mon esprit ; je fus au contraire pénétré de dévotion et de gaieté joyeuse. Ainsi le témoignage de ma conscience m'avertissait-il qu'on n'avait nullement à pleurer celui qui passait à la joie.

 

La mort de maître Dominique.

92. Sur ces entrefaites, la vie voyageuse de maître Dominique approchant à son terme, à Bologne, il tomba gravement malade. Sur son lit de malade, il fit appeler douze frères, parmi les plus notables, et se mit à les exciter à se montrer fervents, à promouvoir l'ordre, à persévérer dans la sainteté. Il leur recommanda d'éviter les fréquentations suspectes des femmes, spécialement des jeunes, car cette espèce est dangereuse à l'excès et prend trop souvent dans ses rets les âmes qui ne sont pas encore tout à fait épurées. "Voyez, dit-il, jusqu'à cette heure la miséricorde divine a conservé ma chair incorrompue ; et pourtant je n'ai pu éviter cette imperfection, je l'avoue, de trouver plus d'attrait à la conversation des jeunes filles, qu'aux discours des vieilles femmes."

93. Avant sa mort, il dit également aux frères qu'il leur serait plus utile disparu que vivant. Il connaissait assurément Celui auquel il avait confié le dépôt de son labeur et de sa vie féconde et ne doutait pas de la couronne de justice qui lui était désormais réservée : lorsqu'il l'aurait reçue, ne serait-il pas d'autant plus puissant pour présenter ses requêtes qu'il serait déjà plus sûrement entré dans les puissances du Seigneur ?

94. La maladie, empirant, devenait de plus en plus critique. Il souffrait à la fois de fièvres et de tranchées. Enfin cette âme religieuse fut déliée de la chair et s'en vint au Seigneur qui l'avait donnée, échangeant son lugubre exil contre la consolation pérenne de la demeure céleste.

 

Apparition au frère Guala, après la mort du bienheureux.

95. Le même jour, à l'heure même où il trépassa, frère Guala, prieur de Brescia puis évêque de la même ville, se reposait auprès du campanile des frères de Brescia. Il s'était endormi d'un sommeil assez léger lorsqu'il aperçut une sorte d'ouverture dans le ciel, par laquelle descendaient deux échelles radieuses. Le Christ tenait le haut de la première échelle, sa mère le haut de l'autre ; et les anges les parcouraient toutes deux, les descendant et remontant. Un siège était placé en bas, entre les deux échelles, et quelqu'un, sur le siège. Ce paraissait un frère de l'ordre ; son visage était voilé par le capuce comme nous avons coutume d'ensevelir nos morts. Le Christ et sa mère tiraient peu à peu vers le haut les échelles, jusqu'à ce que celui qu'on avait installé tout en bas parvînt jusqu'au sommet. Quand on l'eut reçu dans le ciel, au chant des anges, dans la splendeur d'une lumière immense, l'étincelante ouverture du ciel se ferma et plus rien désormais ne se présenta. Le frère qui avait eu la vision, quoiqu'il fût assez malade et faible, reprit bientôt ses forces et partit sur-le-champ pour Bologne. Il y apprit que le même jour, à la même heure, le serviteur du Christ Dominique y était mort. Voilà ce que nous avons appris de sa propre bouche.

 

Sépulture de maître Dominique. Les miracles qu'il opéra.

96. Mais revenons encore un peu aux obsèques vénérables du bienheureux. Il se trouva que le jour de sa mort le vénérable père évêque d'Ostie, à cette époque légat du Souverain Pontife en Lombardie et maintenant Souverain Pontife sur le siège de Rome, le pape Grégoire, vint à Bologne ; ce qui entraîna la présence de beaucoup de grands personnages et prélats de l'Église. Lorsqu'il apprit le décès de maître Dominique, il advint en personne. Car il l'avait connu très familièrement et l'avait chéri d'un grand sentiment d'amitié, le sachant juste et saint. Il célébra lui-même jusqu'au bout l'office des funérailles, en présence d'un grand nombre de gens, qui voyaient tous clairement dans leur coeur la félicité de la mort du bienheureux et la sainteté de sa vie sur la terre, tandis que tous les assistants avaient la certitude, au témoignage de leur conscience, qu'il venait de recevoir au ciel un vêtement d'immortalité éternelle. C'était un vrai sermon sur le mépris du monde que ces funérailles. Elles montraient à tous avec quelle sécurité on mérite par une vie d'humilité sur terre une demeure dans les cieux et le lieu du repos éternel et, par l'avilissement de la vie quotidienne, une mort précieuse.

97. Aussi, la dévotion des foules et le culte populaire s'éveillèrent-ils. Beaucoup de gens accoururent, que molestaient des maladies de tout genre. Ils restaient là jour et nuit, proclamaient qu'ils avaient pleinement obtenu le remède qui les avait guéris et, pour apporter le témoignage de leur guérison, suspendaient au tombeau du bienheureux des effigies de cire représentant des yeux, des mains, des pieds et tous les autres membres, suivant la variété de leurs infirmités et les formes multiples du rétablissement obtenu dans leur corps ou leurs biens.

98. Mais au milieu de telles circonstances, il ne se trouvait à peu près pas de frères pour correspondre par de dignes actions de grâces à la grâce de Dieu. Car la majorité jugeait qu'on ne devait pas enregistrer ces miracles, pour ne pas se donner l'apparence de rechercher un gain sous le voile de la piété. Et c'est ainsi qu'en suivant leur opinion particulière, par un zèle irréfléchi de sainteté, ils négligèrent le commun profit de l'Église et enterrèrent la gloire de Dieu.

99. C'est un fait cependant que, de son vivant encore, le bienheureux Dominique a brillé par des pouvoirs surnaturels certains et resplendi par des miracles. On nous a rapporté un grand nombre d'entre eux ; mais on ne les a pas fixés par écrit, en raison de la variété des narrateurs ; car en décrivant les faits de manière incertaine, on ne donnerait à ceux qui sont dans le besoin qu'une connaissance incertaine. Il nous plaît cependant d'en rappeler quelques-uns qui sont parvenus à notre connaissance d'une façon plus sûre.

 

Résurrection d'un jeune homme à Rome.

100. À l'un de ses séjours à Rome, certain adolescent, parent du cardinal Étienne de Fossanova, s'amusait imprudemment à cheval et se laissait emporter dans une course folle, lorsqu'il fit une chute très grave. On le transportait en pleurant. On le croyait à moitié mort, peut-être même tout à fait, car il était indubitablement inanimé. La désolation allait grandissant autour du défunt quand advint maître Dominique et, avec lui, frère Tancrède, homme fervent et bon, naguère prieur de Rome, de qui j'ai appris cette histoire. Il dit à Dominique : "Pourquoi te dérober ? Pourquoi n'interpelles-tu pas le Seigneur ? Où est maintenant ta compassion pour le prochain ? Où est ta confiance intime envers Dieu ?" Profondément ému par les apostrophes du frère et vaincu par un sentiment de compassion ardente, il fit discrètement transporter le jeune garçon dans une chambre qui fermait à clef et par la vertu de ses prières lui rendit la chaleur de la vie et le ramena devant tous sain et sauf.

 

Comment il repoussa la pluie par un signe de croix.

101. Le frère Bertrand, dont on a mentionné plus haut la mission à Paris, m'a raconté également que pendant un voyage qu'il faisait un jour avec lui un grand orage s'éleva. Une pluie diluvienne avait déjà trempé le sol, lorsque maître Dominique, par un signe de croix, repoussa si bien devant lui l'inondation torrentielle, qu'en avançant ils continuaient de voir à trois pas devant eux la pluie qui dégoulinait sur la terre, sans qu'une seule goutte touchât même la frange de leur vêtement.

102. Nous avons appris beaucoup d'autres guérisons de maladie qui témoignent de sa sainteté ; mais elles ne sont pas encore rédigées par écrit.

 

Les mœurs de maître Dominique.

103. Il y avait d'ailleurs quelque chose de plus éclatant et de plus grandiose que les miracles, c'était la perfection morale qui régnait en lui et l'élan de ferveur divine qui le transportait. Ils étaient si grands, qu'on ne pouvait douter qu'il ne fût un vase d'honneur et de grâce, un vase orné de toute espèce de pierres précieuses. Il y avait en lui une très ferme égalité d'âme, sauf quand quelque misère en le troublant l'excitait à la compassion et à la miséricorde. Et parce que la joie du cœur rend joyeux le visage, l'équilibre serein de son être intérieur s'exprimait au-dehors par les manifestations de sa bonté et la gaieté de son visage. Il conservait une telle constance dans les affaires qu'il avait jugé raisonnable devant Dieu d'accomplir, qu'il n'acceptait jamais, ou presque, de modifier une décision prononcée après mûre délibération. Mais puisque le témoignage de sa bonne conscience, comme on l'a rappelé, éclairait toujours d'une grande joie son visage, la lumière de sa face ne se perdait pas sur la terre.

104. Par cette joie, il acquérait facilement l'amour de tout le monde, il s'infiltrait sans peine, dès le premier regard, dans l'affection de tous. Sur tous les terrains de son activité, en route avec ses compagnons, à la maison avec son hôte et le reste de la maisonnée, parmi les grands, les princes et les prélats, il ne manquait jamais de paroles d'édification, il abondait en récits exemplaires capables de porter l'âme des auditeurs à l'amour du Christ et au mépris du siècle. Il se manifestait surtout partout comme un homme de l'Évangile, en parole et en acte. Durant le jour, nul ne se mêlait plus que lui à la société de ses frères ou de ses compagnons de route, nul n'était plus gai.

 

Prière de Dominique.

105. Mais dans les heures de la nuit, nul n'était plus ardent à veiller, à prier et à supplier de toutes les manières. Ses pleurs s'attardaient le soir et sa joie le matin. Il partageait le jour au prochain, la nuit à Dieu ; sachant que Dieu assigne sa miséricorde au jour et son chant à la nuit. Il pleurait avec beaucoup d'abondance et très souvent ; les larmes étaient son pain le jour comme la nuit. Le jour, surtout quand il célébrait les solennités de la messe, ce qu'il faisait très souvent ou même chaque jour ; la nuit, dans ses veilles entre toutes infatigables.

 

Ses veilles.

106. Il avait l'habitude de passer très souvent la nuit à l'église, au point qu'on ne lui connaissait que très rarement un lit fixé pour y dormir. Il priait donc pendant la nuit et prolongeait ses veilles de tout le temps qu'il pouvait arracher à la faiblesse de son corps. Quand enfin la lassitude l'emportait et engourdissait sa pensée, vaincu par la nécessité du sommeil, il posait la tête devant l'autel, ou n'importe où, mais en tout cas sur une pierre, à la façon du patriarche Jacob, et reposait un moment ; puis se réveillait derechef, reprenant ses esprits et la ferveur de sa prière.

107. Il accueillait tous les hommes dans le vaste sein de sa charité et, puisqu'il aimait tout le monde, tout le monde l'aimait. Il s'était fait une loi personnelle de se réjouir avec les gens joyeux et de pleurer avec ceux qui pleurent, débordant d'affection religieuse et se dévouant tout entier à s'occuper du prochain et à compatir aux gens dans la misère. Un autre trait le rendait cher à tous : la simplicité de sa démarche ; jamais nul vestige de dissimulation ou de duplicité n'apparaissait dans ses paroles ni ses actions.

108. C'était un véritable amant de la pauvreté. Il usait de vêtements vils. Dans la nourriture comme dans la boisson sa tempérance était extrême. Il évitait ce qui pouvait avoir quelque délicatesse et se contentait volontiers d'un simple plat. Il avait un grand empire sur sa chair. Il usait du vin en le mouillant de telle sorte que, tout en satisfaisant à la nécessité du corps, il ne risquait pas d'émousser la subtile finesse de son esprit.

 

Éloge du bienheureux Dominique, homme de Dieu.

109. Qui donc serait en mesure d'imiter la vertu de cet homme ? Nous pouvons du moins l'admirer et mesurer sur son exemple la lâcheté de notre temps. Pouvoir ce qu'il a pu dépasse les forces humaines, c'est l'œuvre d'une grâce unique, à moins que la bonté divine dans sa miséricorde daigne accorder à quelqu'un peut-être un somment semblable de vertu. Mais qui s'y trouve préparé ? Suivons cependant, mes frères, selon nos possibilités, les traces de notre père, et en même temps, rendons grâces au Rédempteur qui donna à ses serviteurs, sur la route qu'ils parcourent, un chef de cette valeur et nous engendra par lui de nouveau à la lumière de sa sainte vie. Et prions le Père de miséricorde pour que, sous la conduite de son Esprit qui fait agir les fils de Dieu, nous méritions d'arriver nous aussi par un cheminement sans détours, dans les limites que nos pères ont posées, au même terme de bonheur perpétuel et de béatitude éternelle dans lequel il est heureusement et pour toujours entré. Ainsi soit-il.

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Notre mission

Nos Constitutions définissent notre mission de la manière suivante :

L’Ordre des Frères prêcheurs fondé par saint Dominique fut, on le sait, dès l’origine spécifiquement institué pour la prédication et le salut des âmes.

Notre mission est d’annoncer partout l’Évangile de Jésus-Christ par la parole et par l’exemple, en tenant compte de la situation des hommes, des temps et des lieux, et dont le but est de faire naître la foi, ou de lui permettre de pénétrer plus profondément la vie des hommes en vue de l’édification du Corps du Christ, que les sacrements de la foi amènent à sa perfection.

 

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