PROVINCE SainT DOMINIQUE

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Dominicans of Canada

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La sequela Christi dominicaine

 

Assemblée fédérale de Chalais 27 septembre - 7 octobre 1969

 

fr. Marie-Humbert Vicaire, o.p.

 

I - Suivre le Christ selon la voie dominicaine

Nous allons maintenant présenter les textes de la première partie de la première distinction du LCO. Cet après-midi nous parlerons de textes relatifs à notre gouvernement, soit de la deuxième distinction.

A) Tous les éléments de notre vie font partie de notre “Sequela Christi”

Suivre le Christ selon la voie dominicaine - la “Sequela Christi” dominicaine - est l'objet de la premiére partie ou section de la première distinction. Celle-ci, qui s'intitule ”De Vita fratrum", prend cette “vie des frères” en quelque sorte à deux niveaux. Dans la première section elle expose la vie des frères dans son épanouissement. Dans la deuxième section, elle expose dans sa genèse, sa formation. L'image de la vie du Prêcheur dans sa plénitude se trouve donc dans la première section; nous l'avons placée tout entière sous le titre de “Sequela Christi”, ”suivre le Christ”, c'est très bien traduit. C'est, qu'en effet, pour nous, suivre le Christ, c'est faire tout ce que doit faire un Prêcheur, parce que c'est faire ce que les Apôtres ont fait collectivement à partir du moment où ils ont acquiescé à l'appel du Christ : "Viens, suis-moi". Or, conformément à ce que l'on a dit à propos de notre profession (§ 3), tous les éléments de notre "Sequela Christi" sont revêtus du mode dominicain. Il n'y a donc pas dans notre vie dominicaine une portion commune à tous les religieux et qu'on appellerait la "Sequela Christi" et une portion spécifiquement dominicaine qui consisterait à faire autre chose, surajoutée à la "Sequela Christi". Ce n'est pas ça. Pour nous, la totalité de notre vie est notre manière de suivre le Christ, revêtue du mode dominicain dans chacun de ses éléments, qui sont tous solidaires et s'influent réciproquement les uns sur les autres. Nous adonner à notre vie liturgique, nous livrer à la contemplation, nous consacrer au ministère, pratiquer tel ou tel conseil de Notre Seigneur, tous ces actes possèdent un mode dominicain, parce que l'interaction et l'équilibre de tous dans notre manière de suivre le Christ, donnent un caractère propre à chacun d'entre eux. Ces actes sont inséparables les uns des autres; si on en supprimait un, l'équilibre dominicain chancellerait. Et, d'autre part, chacun d'entres eux porte le reflet des autres. Notre prédication est profondément influencée par notre façon de vivre en communauté et d'étudier, et notre manière de prier, elle-même, est profondément transformée par le fait que nous sommes des prédicateurs. Voyez la prière contemplative de notre Père S. Dominique qui, à certains moments, éclatait en cris : "Seigneur, que vont devenir les pécheurs ?" Sa prédication bouillonnait déjà dans sa contemplation. Elle en recevait un caractère très particulier. De même, notre pénitence n'est pas la pénitence d'un S. Antoine au désert; elle est d'un homme qui châtie son corps et le réduit en servitude pour prêcher aux autres sans être réprouvé lui-même et pour accomplir en son corps ce qui manque à la Passion du Christ.

Ainsi nous ne pouvons dire qu'aucun des éléments de notre vie "à la suite du Christ" n'est commune à tous les religieux. Ils portent tous le caractère ou le mode de l'Ordre. C'est pourquoi nous devons les assumer tous, dans l'unité de notre profession. C'est aussi pourquoi j'ai tant insisté hier sur le fait que toutes les parties de l'acte de profession étaient en quelque sorte sur le même plan, se tenaient toutes ensemble et ne pouvaient être séparées comme s'il y avait un premier et un second temps, quelque chose de commun à tout le monde et quelque chose de propre à nous. Tout l'ensemble ne fait qu'un seul voeu et s'exprime par un seul voeu : la Profession. Et la continuité de la profession amène le frère Prêcheur à sa plénitude. C'est pourquoi ce texte est placé en tête des Constitutions. Tout ce qui vient ensuite n'est en quelque sorte que le mode de réalisation de cet épanouissement.

Ainsi, la seconde section de la première distinction sur la formation des frères, montre comment parvenir au Prêcheur accompli, dans l'acte d'évangélisation. Le gouvernement, qui fait l'objet de la première partie de la seconde distinction, n'est lui aussi qu'une voie pour permettre à l'armée des Prêcheurs de remplir sa tâche dans le monde. L'administration financière, à laquelle est consacrée la fin de la seconde distinction, porte elle aussi cette marque dominicaine elle est pénétrée par l'idée qu'il s'agit, par l'administration financière, de nous aider à réaliser par notre vie commune et notre pauvreté, notre étude et notre prière, notre ministère de Prêcheurs dans le monde.

B) Les éléments de notre Sequela Christi

Quels sont donc les éléments essentiels de notre "Sequela Christi" ? On en a distingué cinq, objets de 5 chapitres : chapitre premier : la consécration religieuse; deuxième : la liturgie - à laquelle on joint la prière contemplative; troisième : l'étude; quatrième : le ministère de la Parole; cinquième : quelque chose que l'on aurait pu traiter tout à fait au début, à la vie commune par exemple, les relations avec les autres membres de la famille dominicaine. Oui, on aurait pu mettre cela à l'article de la vie commune puisque c'est là que nous parlons des relations avec chacun des types de nos frères, même des parents de nos frères, de nos frères défunts, etc... Finalement nous l'avons mis en cinquième chapitre de notre "Sequela Christi". Cela fait partie de notre manière d'imiter le Christ, que de vivre dans l'immense communauté de l'Ordre de S. Dominique dans sa totalité.

Dans cet ensemble d'objets, on voit du premier coup d'oeil que certains font partie de la vie dominicaine : le ministère, la liturgie, la prière contemplative. Le premier chapitre, par contre, a un titre plus mystérieux : la consécration religieuse. Nous avons été très embarrassés pour trouver le titre; peut-être étions-nous trop fatigués, c’était tout à fait à la fin de notre travail. Pourtant, ce chapitre premier est vraiment homogène. Il rassamble les éléments de surérogation de notre profession. Notre porfession nous engage à la prière liturgique, à l’étude, au ministère de la Parole. Certes, il existe une manière dominicaine de prier et de se dévouer : notre liturgie et notre ministère dominicains. Mais tous les chrétiens doivent prer et penser au prochain. Tandis que le chapitre premier s'occupe des pratiques qui ne sont que conseillées aux chrétiens, auxquelles le religieux s'oblige par une promesse, parce qu'il y discerne une voie pour mieux réaliser ce que tous doivent faire, s'efforcer à la perfection de la charité : engagement à la vie commune - tout le monde n'est pas obligé à la vie commune -, au célibat, à la vie régulière, à l'obéissance. Nous avons finalement désigné cet ensemble par le mot de consécration, parce que ces engagements, qui nous mettent à part parmi les chrétiens, nous réservent plus complètement à Dieu et, par conséquent, nous donnent de nouvelles possibilités de réaliser la consécration à Dieu de tous les chrétiens dès qu'ils sont baptisés. Nous ne sommes donc pas les seuls consacrés. Tous les chrétiens sont fondamentalement consacrés au Christ et à Dieu pour toujours, mais nous assumons par la profession de nouvelles voies pour réaliser cette consécration. C'est en ce sens qu’on nous appelle par excellence des "religieux". Voilà la justification d'un titre qu'on pourrait discuter. Elle a eu l'avantage de nous permettre d'exposer ce que contient le chapitre premier.

Ce chapitre est le plus important pour vous. L'objet des chapitres suivants, notre liturgie, notre prière contemplative, notre étude, sont bien sûr transposables pour vous. Pour la liturgie, cela va de soi. Je n'ai pas le temps d'insister sur tout, sur les études par exemple. Les textes sont fort bons. On a mis en tête de chacun des chapitres des notations d'ordre spirituel qui ne sont pas de simples fervorinos, sous mode d'exclamation, mais s'efforçant d'indiquer à la fois les valeurs essentielles de ces éléments de vie et de faire comprendre l'esprit qui les anime dans l'Ordre de S. Dominique. Néanmoins, le contenu du chapitre premier est de beaucoup le plus important et c'est sur lequel je vais insister.

C) La consécration religieuse

Quelles sont les origines législatives de ce chapitre sur la consécration religieuse ? Le cinquième article sur l’observance régulière était déjà largement présent dans nos toutes premières Constitutions, dans des prescriptions intimement mêlées à celles sur la liturgie. Les unes et les autres fixaient les attitudes communes des frères à l'intérieur du couvent, activités de prière, de pénitence, de souci et de respect des autres, de dignité dans les nécessités quotidiennes. Les quatre premiers articles au contraire, sur la vie commune, l'humilité, l'obéissance, la pauvreté, la chasteté, n'avaient point de tradition législative dans nos Constitutions; celles-ci, avant 1932, ne contenaient à peu près rien sur ces cinq thèmes, pour la bonne raison qu'ils faisaient l'objet de la Régle de S. Augustin. C'est donc la Règle de S. Augustin qui, jusqu'aux Constitutions Gillet, nourrissait presque exclusivement les Prêcheurs quant à la vie commune, à l'humilité, à la pauvreté, à la chasteté, à l'obéissance. Evidemment, la longue tradition de nos Constitutions avait finalement charrié quelques prescriptions sur la chasteté ou sur l'obéissance, mais par hasard, si bien que nos législateurs de 1932 se trouvèrent fort embarrassés lorsque, fabriquant nos Constitutions à partir d'un plan a priori inspiré du nouveau Code de Droit canon, il leur fallut composer un chapitre sur les "trois voeux", de pauvreté, de chasteté et d'obéissance.

Ils rassemblèrent le peu qu'ils trouvèrent dans la tradition législative de nos Constitutions. Ils composèrent quelques textes de leur propre chef et en fonction, en général, des positions canoniques du XXème siècle. On aboutit à de drôles de résultats. Pour la chasteté, par exemple, il n’y avait que trois textes dans les Constitutions Gillet. 1) Il fallait savoir que par le voeu de chasteté les péchés de luxure revêtiraient désormais une double culpabilité. Perspective vraiment enthousiasmante pour un jeune homme ou pour une jeune fille invités à entrer en religion ! Après ça, 2) et 3), deux petites remarques sur les rapports avec les femmes; on mettait en garde les futurs Prêcheurs contre le danger de les fréquenter; curieuse préparation psychologique pour de futurs apôtres des femmes comme des hommes ! Quand nous avons lu ces textes dans l'intention de savoir ce qu'il fallait dire, nous avons été quelque peu horrifiés. Nous avons donc essayé de rédiger des textes en nous inspirant de la Règle de S. Augustin, de certains commentaires (déjà du XIIIème siècle), des nécessités de l'époque présente et, en particulier, des textes du dernier Concile. Il était en effet impossible, par exemple sur le problème du célibat ou de la chasteté, de nous limiter à la Règle de S. Augustin, rédigée dans une atmosphère tout à fait différente de la nôtre. Nous connaissons dans ce domaine, non seulement des difficultés qui n'étaient pas les mêmes du temps de S. Augustin, mais nous avons surtout un sens des profondeurs de la psychologie humaine qui est évidemment différent. Il fallait en profiter au maximum. Ce n'était pas commode; on a essayé de faire le mieux possible.

De tous les textes de ce chapitre, les plus travaillés ont été ceux sur l'obéissance. Ils reposent sur un schéma du P. Walgrave (le P. Walgrave, le spécialiste de Newman, théologien et humaniste plein de finesse). Naturellement ces textes ont été vivement discutés, car il y a des traditions divergentes sur l'obéissance religieuse. Certains voulaient aborder cette obéissance sous le point de vue le plus vertical : obéir aux Supérieurs, c'est obéir à Dieu; d'autres voulaient au contraire se placer face aux problèmes de la vie en communauté : pas de vie commune sans obéissance. Cela comporte de graves divergences dans l'interprétation.

Le texte sur la vie commune a été bien travaillé parce qu'il était absolument nouveau; les autres étaient à la fois moins discutables et plus difficiles à faire, ainsi le texte sur la chasteté, parce qu'on ne pouvait pas mettre dans des Constitutions tout ce qu'il aurait fallu dire sur de tels sujets, vous vous en rendez bien compte. Quant à la pauvreté, le problème était de savoir en quoi elle pouvait consister aujourd'hui. La pauvreté est une notion tellement relative aux conditions sociales de chaque pays ! On est obligé d'être réservé et de s'en tenir seulement à des orientations générales telles que la référence à la volonté de pauvreté mendiante de notre Père S. Dominique et de nos premiers frères.

D) La "Sequela Christi" d'après S. Dominique

Voilà donc la situation dans laquelle nous nous trouvions et comment nous avons voulu mettre l'ensemble des articles du chapitre premier sous la lumière générale de “Suivre le Christ”. Le thème de la "Sequela Christi" - qui est classique dans la vie religieuse et qui a été repris par la Constitution Perfectae caritatis - a été si souvent traité qu'il lui est arrivé, comme à tous les thèmes classiques, d'être réduit à un schème qui le durcit, le limite et même - je peux le dire - en partie le fausse. Il a donc fallu d'abord surmonter le schème classique qui, au premier abord, s'était imposé à la Commission de rédaction aussi bien qu'aux capitulaires. C’est que nous avions en effet dans les textes dominicains primitifs, voulus expressément par S. Dominique, une définition de la "Sequela Christi" bien plus riche que le schème classique, durci et étriqué.

Le schème classique dont je parle est celui-ci : suivre le Christ, c'est imiter le Christ en pratiquant les trois conseils qu'il nous a donnés de pauvreté, de chasteté, d'obéissance. Nous le faisons en nous y engageant par les trois voeux. Cette imitation, qui est la base commune de toute vie religieuse, serait identique pour tous. Le religieux est un homme qui, prononçant les trois voeux, s'engage aux trois conseils, et par là imite le Christ. On en conclut, d'ailleurs, qu'il existe une sorte de religieux générique, engendré en quelque sorte dans l'imitation du Christ par les trois voeux selon les trois conseils, et que ce religieux générique est institué à la fois pour la gloire de Dieu et pour sa propre perfection.

Tel est en tout cas le schème avec lequel nous avons eu à nous expliquer dans notre Commission de la vie régulière, à la Commission centrale, au moment ou nous avons voulu rédiger notre texte. On ne pouvait éviter de lutter contre lui, parce qu'il est non seulement insuffisant, il est parfois, pour nous, tout à fait faux.

Je disais, en effet, que nous avons, par la volonté expresse de S. Dominique, une définition de notre "Sequela Christi" dans les toutes premières Constitutions de l'Ordre. Nous l'avons inscrite précisément dans le § 2 de la Constitution fondamentale : "Comme des hommes évangéliques suivant les pas de leur Sauveur..." La "Sequela Christi" que S. Dominique nous donne pour modèle, il la déclare à propos du Prêcheur qui part en prédication. Ainsi la "Sequela Christi" que notre Père S. Dominique veut que nous ayons dans le coeur ou devant les yeux - "partout", "ubique", nous dit-il - donc au couvent comme au dehors, quand nous sommes en train de prêcher aussi bien que lorsque nous étudions, que nous contemplons ou que nous nous mortifions. Le Prêcheur doit être un homme qui, les yeux fixés sur son Sauveur, cherche à mettre ses pas dans les pas du Christ lui-même, en particulier à ce moment privilégié de sa vie religieuse où tout animé par sa vie de charité unanime, sa vie de prière contemplative et liturgique, sa vie d'étude, de pauvreté mendiante et rayonnante, il va chercher les hommes à sauver par la prédication de la Parole de Dieu.

Voilà ce qu'est la "Sequela Christi" du Prêcheur aux yeux de notre Père S. Dominique; une vie qui se réalise à la fois au Cénacle et dans le monde à la recherche des hommes à sauver par la Parole de Vérité. Le Prêcheur suit le Christ au centre de la communauté apostolique, en faisant ce que les Apôtres faisaient autour de lui en Galilée et ont continué à faire après son départ dans la communauté de Jérusalem; mais en vivant de cette vie commune, il a déjà le coeur tout plein de la prédication à laquelle il se prépare, du salut des hommes auquel il travaille par la parole et par l'exemple.

Certes, dans cette manière de suivre le Christ, il y a bien adhésion au moins aux trois conseils, mais il y a beaucoup plus que cela; il y a la volonté de manifester par la parole et par l'exemple la Vérité de foi. Il y a surtout la vie commune dans l'unanimité qui, aux yeux de notre Père S. Dominique, est l'essentiel même de la vita apostolica, de la pratique de vie à la suite du Christ. Il y a la prière commune et liturgique; il y a l'adhésion continue au Christ dans l'adhésion contemplative à la Vérité divine, etc... C'est bien autre chose que les trois conseils seulement. D’ailleurs, dans les paroles de Notre-Seigneur, ne relève-t-on vraiment que trois conseils et les relève-t-on tous les trois ? Où trouve-t-on expressément le conseil d'obéissance à un supérieur purement humain ?

Il y a évidemment celui du célibat, de la pauvreté. Notre Seigneur nous donne aussi comme condition de base à la conversion continue de la vie (le "penitemini") : la patience héroïque - tendre la joue gauche quand on nous frappe sur la droite; l'amour même des ennemis, en particulier le conseil qui nous concerne directement de prier et de chercher à sauver ceux-mêmes qui nous persécutent; l'humilité à laquelle S. Dominique attachait une importance capitale, car, dans les instructions qu'il donne aux maîtres des novices, il met en tête : "qu'ils leur apprennent l'humilité du coeur et du corps, afin d’imiter Celui qui a dit : 'Mettez-vous à mon école, car je suis doux et humble de coeur'." Comprenez bien qu'il ne s'agit pas là de l'attitude générale que tout maître des novices doit conseiller à ses disciples; mais proprement d'un conseil de S. Dominique aux Prêcheurs; nous sommes destinés à être de ces gens qui devront enseigner un jour la Vérité du Christ; nous devons donc pratiquer l'humilité qui permettrait au Seigneur de dire : "Mettez-vous à mon école, car je suis doux et humble de coeur". Saint Dominique estimait donc que c'était le premier des conseils auxquels nous devions nous engager pour suivre le Christ. Être des enseignants qui enseignent par l'humilité et dans l'humilité. Ce qui n'exclut nullement le rayonnement de vie que Notre Seigneur conseille également aux Apôtres : "que votre lumière brille devant les hommes..." attitude difficile à composer, au premier abord, avec l'attitude d'humilité, et cependant complémentaire; il faut être à la fois candélabre et violette d'humilité, candélabre qu'on ne met pas sous le boisseau, mais sur un piédestal pour qu'il éclaire toute la maison.

Il y a donc dans la Sequela Christi plus que l'adhésion aux trois conseils classiques, en particulier dans l'interprétation que nous en donne S. Dominique.

D'autre part, la Sequela Christi n'est pas d'abord une imitation individuelle du Christ - et c'est peut-être là que le schème sclérosé que j'évoquais tout à l'heure a le plus faussé les choses. Certes, nous avons en suivant le Christ à imiter son obéissance, sa pauvreté, sa pureté, son humilité, sa patience. D'autre part nous avons également à nous assimiler aux Apôtres qui furent eux-mêmes les premiers imitateurs du Christ. Mais un Dominicain, une Dominicaine n'entre pas en religion pour se livrer purement à une imitation individuelle du Christ; en rassemblant une série d'imitations individuelles côte à côte, on n'aboutirait pas à une communauté. Car, si vraiment la "Sequela Christi" consistait en l’imitation individuelle du Christ, alors elle serait parfaitement réalisée par une série de gens qui feraient des voeux privés de pauvreté, de chasteté, d'obéissance à leur confesseur, par exemple; il ne serait pas nécessaire de faire des couvents; il suffirait de confessionnaux pour réaliser parfaitement la Sequela Christi. Nullement ! Ce qui réalise notre Sequela Christi est notre entrée par la profession dans un état collectif qui continue celui des Apôtres rassemblés par et avec le Christ et qui comporte la pratique de tous les conseils donnés par le Christ aux Apôtres. Ces conseils, désormais, sont pratiqués collectivement et le premier d'entre eux est de faire partie d'un collège, est la vie commune.

Notre célibat est un célibat pratiqué dans un état de vie communautaire. De même que la vie de mariage est pratiquée dans la communauté conjugale, qui donne sa stabilité à toutes les activités du couple, en particulier à la naissance et à l'éducation des enfants, de même notre état de célibat comporte la communauté. C'est tout autre chose que le célibat d'une fille, ou d'un vieux garçon, solitaire, qui doit pratiquer toutes sortes de vertus forcées. Notre voeu de chasteté est un voeu d'hommes que soutient une communauté fraternelle, et l'on ne doit pas pouvoir exposer notre célibat et notre chasteté religieuse sans mentionner la communauté dans laquelle il est exercé. Ce que la communauté nous donne peut être considérable. C'est pourquoi, d’ailleurs, le premier réflexe à éviter dans ce domaine est de s'isoler au moment des difficultés. Il faut, au contraire, s'appuyer sur la communauté; non pas parler à tout le monde de ses difficultés, mais s'aider de ce que la vie communautaire nous donne pour vivre cet état.

De même, notre obéissance n'est pas l'obéissance d'une femme ou d’un homme isolé lui, ayant fait un voeu privé d'obéissance, croirait imiter le Christ obéissant à son Père en obéissant à son confesseur, ce qui n'est pas recommandé d'ailleurs ! Elle est l'obéissance d'un homme engagé dans une société, et c'est pourquoi elle est d'abord une nécessité de communauté. Comment faire abstraction de la réalité de la vie en communauté et prétendre que l'obéissance religieuse a pour but premier de nous permettre d'imiter le Christ obéissant à son Père ? D'abord, je me demande quel rapport existe entre le Christ obéissant à Dieu et le religieux obéissant à un homme. Je vois plutôt la différence que la parenté, car les difficultés que nous avons à obéir viennent surtout du fait que nous avons à obéir à un homme ou à une femme limités et faillibles, tandis que le Christ obéissait à Dieu, c'est-à-dire à quelqu'un qui ne pouvait pas se tromper. Ce n'est pas du tout la même chose.

Par contre si les religieux considèrent que l'obéissance est d'abord une nécessité de la vie commune, en vue du bien commun, ils l'accepteront sans réticence puisqu'ils veulent vivre en communauté. Ils comprendront ensuite que l'état de sujétion dans lequel ils se mettent les configure à Celui qui, "bien qu'il fût Dieu, a voulu prendre la condition d'esclave et être obéissant jusqu'à la mort et à la mort de la croix". Il y a là, cette fois, une véritable participation à l'état du Christ, je veux dire à l'état de sujétion volontaire dans lequel le Christ s'est mis, et on acceptera désormais l'obéissance parce qu'on vit en communauté, et en même temps parce que l'obéissance assure une participation au Christ dans l'état qu'il a librement assumé en vue du bien commun du Royaume de Dieu.

Nous laissons de côté pour l'instant le problème qui se pose ici : à quelles conditions le religieux peut-il penser soit qu'en participant à l'autorité de l'Église il peut commander au nom de Dieu, soit qu'en obéissant à son supérieur, il obéit à Dieu ? Il nous suffit d'avoir montré que notre obéissance dominicaine est essentiellement communautaire, ayant pour modèle l'obéissance des Apôtres au Christ au sein du collège des Douze et pour règle le bien commun du Royaume de Dieu.

Notre pauvreté, à plus forte raison, est pauvreté de communautaires, et non celle d'un S. Benoît Labre, par exemple. La pauvreté sous sa forme initiale de "désappropriation" (le religieux n'a rien en propre) est la condition et le point de départ de la vie en communauté. À cela s'ajoute chez nous que la communauté aussi doit être pauvre. Si bien que les Prêcheurs doivent pratiquer la pauvreté pour et dans leur communauté.

Notre humilité, elle-même, ne doit pas être seulement individuelle; c'est l'humilité du collège des pauvres du Christ. Peut-être n'y pensons-nous pas suffisamment. Saint Dominique y tenait beaucoup.

Ce que l’on vient de dire explique donc pourquoi nous avons mis la vie commune en tête de la première section de la première distinction des Constitutions. Le long cheminement qu'il a fallu faire pour expliquer ce fait était sans doute nécessaire pour lui donner sa pleine valeur. Il nous a fallu d'ailleurs longtemps à Rome pour que nous comprenions que nous ne pouvions faire une section De Sequela Christi, sans mettre en tête la vie commune.

II. - La vie commune, avec le Christ et les Apôtres.

Suivre le Christ, répondre à l'appel "Viens, suis-moi", c'est entrer dans le collège des Apôtres qui le suivaient et en acceptaient l'ensemble des conditions de vie. Dès le moment où nous avons accepté d'entrer en communauté apostolique, dès ce moment-là, nous avons assumé tout ce que contient la "Sequela Christi", et d'abord le fait que nous devons vivre en commun, avoir des frères, former un collège, et que le terme même suprême de notre vie religieuse sur le plan social et fraternel doit être l'unanimité, cette unité du coeur et de l'âme qui nous est donnée comme la charte de l'Eglise primitive et que S. Augustin a mise en tête de sa Règle.

La Règle de S. Augustin, en effet, commence par l'affirmation de la vie commune, de l'unanimité. "Avant tout, frères très chers, que l'on aime Dieu puis le prochain, car ce sont là les principaux préceptes qui nous sont donnés à titre d'exemple" - cela, c'est un principe qui est en dehors, pour ainsi dire au-dessus de toute la Règle - car la Règle commence après: "Voici donc ce que nous vous prescrivons d'observer dans le monastère où vous êtes désormais établis" - "in monasteriis constituti". "Primum", "en premier lieu", c'est le point de départ et c'est la raison d'être de tout le reste. "En premier lieu d'habiter dans votre maison dans l'unanimité, car c'est la raison même pour laquelle vous vous êtes mis en communauté. Vous lisez, en effet, dans les Actes des Apôtres, qu'ils n'avaient qu'un coeur et qu'une âme" - et S. Augustin ajoute "dans le Seigneur". Car, Humbert.de Romans fera remarquer que toutes les unanimités ne sont pas bonnes. L'unanimité d'une compagnie de voleurs ou de gangsters par exemple, est très mauvaise; ce n'est pas une unanimité dans le Seigneur. D'ailleurs, une variante du texte de S. Augustin ne dit pas unanimité "dans le Seigneur", "en Dieu", mais "une unanimité in Deum", "vers Dieu", avec un mouvement, indiquant par là quelle est la source de l'unanimité. C'est donc nôtre marche vers Dieu, notre marche commune vers Dieu, qui, peu à peu, fait que nous nous sentons frères d'armes, affrontés aux mêmes combats, passant par les mêmes épreuves, et alors met en nous, sans même que nous y pensions, une très profonde fraternité.

Donc, la Règle de S. Augustin commence par l'affirmation de la vie commune et de 1’unanimité. Nos premières Constitutions font de même. "Puisque la Règle nous fait précepte de n'avoir qu'un coeur et qu’une âme dans le Seigneur, il importe que, vivant sous la même Règle, liés par le voeu de la même profession, nous nous trouvions également unanimes dans l'observance de notre religion canoniale."

Vous voyez qu'avec les deux précédents de S. Augustin et de notre Père S. Dominique, nous ne pouvions pas faire autre chose que de mettre en tête la vie commune. C'est ce qui nous a fait, d'ailleurs, emporter la décision à la Commission centrale et puis au Chapitre de Chicago. Beaucoup en ont été étonnés, à cause de la conception traditionnelle de l'imitation du Christ qui a tellement mis l'accent sur ce qu'on appelait les trois voeux, que la vie commune ne paraissait pas être l'une des obligations fondamentales auxquelles nous engage la profession. C'est absolument faux ! Saint Dominique, tout au début de l'Ordre, avait mis dans notre profession une promesse de communauté. Dans la première formule de profession de l'Ordre qu'on trouve dans un paragraphe des premières Constitutions, datant probablement de 1215, il est dit qu'en faisant profession les Frères promettent "la communauté et la stabilité", et, ensuite, "font obéissance à leur supérieur". En 1220, on a simplifié notre formule de profession. La première était significative.

Faut-il dire, alors, que la vie commune est un voeu, comme l'obéissance, la pauvreté et la chasteté ? Nous en parlerons tout à l'heure. Quoiqu'il en soit, en en parlant dès le début nous avons retrouvé l'équilibre et nous pouvons exposer ce que sont dans l'Ordre l'obéissance, la pauvreté, la chasteté en fonction de la vie commune.

Pourquoi n'avons-nous pas parlé de trois voeux ? Je ferais d'abord remarquer que Perfectae Caritatis ne prononce jamais le mot de voeu; il parle de la profession, mais pas du voeu d'obéissance, du voeu de chasteté, du voeu de pauvreté; il met simplement : l'obéissance, la chasteté, la pauvreté. Ce n'est certainement pas par hasard.

Nous n'avons pas écrit, nous non plus, le voeu de chasteté, le voeu de pauvreté, le voeu d'obéissance. D'abord parce que, pour nous, la vie commune pour laquelle on ne parle pas de voeu est aussi importante que ces trois données, dans la "sequela Christi" dominicaine. Mais aussi parce que l'Ordre n'a jamais eu la tradition des trois voeux. Notre formule de profession ne contient pas trois voeux d'obéissance, de pauvreté et de chasteté; elle dit simplement : "je fais profession" et ajoute une promesse d'obéissance au supérieur majeur selon la Règle et les Constitutions. Notre tradition législative primitive ne parlait pas davantage de voeu de pauvreté, de voeu de chasteté, de voeu d’obéissance, mais disait simplement : "le voeu de notre profession", précisément dans le texte, que je vous ai lu tout à l'heure : "vivant sous le voeu de la même profession". C'est notre profession qui est un voeu, notre voeu. De même, relisez l’opuscule d’Humbert de Romans qu'on nous faisait lire autrefois au noviciat. Je pense qu'on le fait lire encore; il a gardé son intérêt. Il est connu aujourd'hui sous le nom de "Lettre sur les trois voeux". Or, Humbert de Romans n'avait pas donné ce titre à cet opuscule. C'est l'éditeur du XVIIème siècle qui l'a dénommé de son propre chef : "Epistola de votis principalibus religionis".

Les manuscrits n'ont pas de titre fixe parce que Humbert n'en avait pas donné. Dans le texte lui-mène, Humbert ne parle pas du voeu d'obéissance, du voeu de chasteté. Il parle de l'obéissance, du célibat, de l'humilité, de la patience et de beaucoup d’autres choses. Si l'on veut un titre, il faut le prendre dans le prologue; Humbert y décrit son opuscule sous le nom de "Epistola de regularis observantia disciplinae" - "Lettre sur l'observance de la discipline régulière". Le texte présente une série de considérations sur l'une ou l'autre donnée de notre vie régulière. Arrivant par exemple à la pauvreté, il dit : "...la pauvreté, qui est l'une de nos observances principales". Après avoir parlé de l'obéissance, il ajoute qu'elle est aussi "une de nos observances". Voyez qu’il ne les appelle pas voeux mais observances. Naturellement, il ne s'agit pas de dire que nous n'avons pas de voeux : je n'entends pas effacer cet aspect de notre vie religieuse, bien au contraire ! Mais ce que nous avons, c'est un voeu total, une profession, et non pas trois petits voeux particuliers. C'est un acte unique qui nous fait embrasser toute la Sequela Christi dominicaine. Elle nous fait entrer dans le collège des Apôtres, marchant à la suite du Christ, posant nos pas dans les pas du Christ et pratiquant tout ce que les Apôtres ont fait collectivement à partir du moment où ils ont répondu au "Suis-moi" du Christ. Pour nous, c'est avant tout le voeu de vivre dans la communauté de vie apostolique des frères ou des soeurs de S. Dominique, avec toutes les conditions de vie qu'elle apporte. Disons, si vous voulez, que c'est une profession à la vie commune qui est déjà le premier acte de notre prédication. Ainsi la Sequela Christi dominicaine possède-t-elle déjà son mode propre.

Comme le rappelle la Règle de S. Augustin, notre première raison d'être rassemblés en communauté est d'habiter ensemble dans l'unanimité et de n'avoir plus qu'une seule âme et qu’un seul coeur en Dieu. Et cette unité, par delà les limites de chaque couvent, atteint sa plénitude dans la communion avec la Province et avec l'Ordre tout entier, avec nos soeurs, par conséquent. Voyez quelle richesse ! N'est-ce pas d'ailleurs ce que le Seigneur a promis à tous ceux qui le suivent, à savoir, qu'ils auraient le centuple en cette vie terrestre, en parents, frères, soeurs, enfants, etc... Le centuple terrestre jouait un rôle important dans l'espérance des religieux médiévaux. On considérait, selon la parabole du semeur, qu’il y avait trois récompenses : la récompense de la trentaine, celle de la soixantaine et celle du centuple. Le semeur, pour un seul grain récolte trente pour un, soixante pour un, cent pour un. Le centuple est la récompense des religieux, le trente pour un, celle des gens mariés et le soixante pour un celle des vierges.

Nous n'allons pas commenter un par un tous les paragraphes du 1er article. Ils abordent successivement les sources spirituelles de notre vie commune et ses sources religieuses ou régulières (§ 3), puis donnent des déterminations sur la vie commune conventuelle, la colla-boration réciproque (§ 4), les moments d'entretien entre frères (§ 5), la participation de tous à l'organisation du ministère, de la pénitence et de la discipline régulière, éclairée par un joli mot de Humbert do Romans "Le bien qu'on approuve en commun s'exécute plus vite et plus facilement", qui souligne le caractère primitif de notre tradition communautaire (§ 6 et 7).

Ces derniers textes sont cependant tout neufs. Ils manifestent l'une des intentions principales de l'Ordre au Chapitre Général de Chicago. A cette assemblée constituante, au moment où l'on se préoccupait de considérer tous les religieux engagés définitivement dans l'Ordre par l'ultime profession comme des "adultes" et de favoriser au maximum leur sens des responsabilités, leur esprit d'initiative, la dignité de leur personne, on veillait à renforcer, en contrepartie, le rôle de la communauté, pour que le personnalisme ne tourne pas à l'individualisme mais fructifie au contraire dans le service du bien commun. Ainsi s'est-on efforcé de multiplier dans la vie conventuelle les possibilités d'intervention collectives des frères, d'où le texte des Constitutions (§ 6) : "Pour cette raison, dans tous les couvents se tiendront des réunions en vue de promouvoir la vie apostolique et régulière".

Là encore, il s'agit de vie apostolique intégrale, c'est-à-dire du ministère et de la vie régulière à la fois. La communauté prend en charge sa vie régulière; et en particulier sa pénitence et la détermine dans une certaine mesure. C'est un pas en avant par rapport à la situation que nous avons connue, où la vie de pénitence étant fixée par les Constitutions, on ne se posait jamais la question en commun. La question était en quelque sorte personnelle, privée. De là à juger qu'elle était sans importance, il n'y avait qu'un pas. Il est encore plus important que la question du ministère soit aussi posée en commun. Derechef, si on peut trouver des modes d'application de cette règle aux soeurs, ce sera très heureux : question des ministères, du travail, des activités de la communté et de chacune dans la communauté.

Viennent les ordinations qui suggèrent des façons de mise en commun, particulièrement des modes de pénitence collective, j'entends des actes religieux de pénitence et des examens préparatoires à un effort moral en commun, qui substitueraient quelque chose de vivant au chapitre des coulpes. Le chapitre des coulpes, en effet, qui était fort important au début de notre Ordre, est aujourd'hui mort de bonne mort, pour la raison qu'on l'a vidé progressivement de sa substance, 1º par la distinction du for interne et du for externe au XVIème siècle, et 2º par la disparition du régime de chrétienté. Dans le régime de chrétiènté médiévale, tout acte religieux était porté par une inspiration personnelle et par une contrainte sociale et physique, la poena ou pénitence imposée pour la faute. Le chapitre des coulpes était destiné à appliquer ces peines ou pénitences qui faisaient intervenir la violence non seulement à l'intérieur de la communauté, mais même à l'extérieur puisqu'on pouvait, pour faire appliquer les décisions du chapitre, faire appel à la police, à la prison et même, dans certains cas, au bûcher; oui, certains de nos frères ont été livrés au bûcher dans des cas graves touchant la foi. C'était cela, le régime de chrétienté. La chrétienté est finie; aujourd'hui, nous avons un tout autre régime. Garder la forme extérieure du Chapitre du XIIIème siècle, alors que premièrement il n'a plus les moyens de contrainte du XIIIème siècle et que, deuxièmement, en introduisant au XVIème siècle la distinction entre le for interne et le for externe on a retiré du chapitre les fautes graves ou infamantes, c'est vivre d'apparances et ignorer radicalement ce qu'a été le chapitre : à savoir un remarquable moyen d'action commun pour l'amélioration des moeurs de chacun et la réalisation d'une oeuvre collective.

Du IXème au XVème siècle, le chapitre des coulpes a puissamment contribué à former dans l'ensemble du mouvement monastique européen les consciences morales. C’étaient des gens souvent bien frustes qui entraient dans les monastères : ils n'avaient pas l'habitude de l'introspection; à peine savaient-ils distinguer entre péché mortel et péché véniel; ils ignoraient les nuances et la hiérarchie dans la gravité des péchés. Le chapitre quotidien des coulpes a formé leur conscience morale. C'est pourquoi la distinction des coulpes a atteint d'ans l'Ordre des Prêcheurs, appelés à devenir des confesseurs, le maximum de précision; il n'y a pas de Constitutions au XIIIème siècle qui fassent autant de précisions, d'énumérations et de distinctions dans les coulpes que les Constitutions de l'Ordre de S. Dominique. Deuxièmement, par l'application de ses pénitences le chapitre des coulpes a aidé à élever le niveau religieux et moral des couvents. A des gens très objectifs, il fallait un organe comme le chapitre avec ses pénitences extérieures, y compris les coups et la prison. Troisièmement, le chapitre des coulpes a été particulièrement nécessaire à l'Ordre de S. Doininique pour réaliser sa grande innovation : une législation qui n'obligeait pas sous péché, mais à des pénitences. Puisque le chapitre des coulpes ne remplissait plus ces taches essentielles, on a cherché d'autres formules.

Vous le voyez, le chapitre de la vie commune est d'une grande richesse et il possède de par sa position en tête des Constitutions une très grande signification. Passons tout de suite, en terminant, à l'observance, qui fait l'objet du cinquième article de notre premier chapitre.

III - L'observance régulière

Chacune des données qui sont énumérées dans les cinq articles du premier chapitre possède un caractère général. L'obéissance par exemple, s'étend à l'ensemble de la "Sequela Christi", pas simplement à ce que contient le premier chapitre, mais les chapitres I à IV de la "Sequela Christi". La vie commune aussi commande tout : la liturgie, par exemple, ou les études à l'intérieur d'un couvent font partie, elles aussi, de la vie commune. Le cas de l'observance est semblable. L'observance ne signifie pas un petit nombre d'activités dans la communauté à côté d'autres activités; elle les signifie toutes sous un certain aspect.

L'unanimité, qui est la fin de la vie en communauté, commande par conséquent toute notre "Sequela Christi". Comme le terme est aussi, parfois, la source de notre vie, ainsi notre vie de charité réclame-t-elle à sa source comme à son terme une certaine unité de l'observance régulière. C'est ce que disaient nos Constitutions primitives dans un texte qu'on n'a pas conservé dans les Constitutions actuelles, bien qu'on l'eût mis d'abord dans le Prologue, parce qu'on a craint de gêner le mouvement nécessaire de décentralisation. Le texte est fort beau. Le voici : "Puisque la Règle nous fait un précepte de n'avoir qu'un coeur et qu'une âme, il est juste que vivant sous la même Règle, liés par le voeu de la même profession; nous nous trouvions également unanimes dans l'observance de notre religion canoniale, en sorte que l'unité que nous devons observer dans nos coeurs" (l'unité du coeur c'est l'unanimité), "que l'unité que nous devons observer dans nos coeurs soit réchauffée et représentée au dehors par l'uniformité de nos moeurs."

Une certaine uniformité dans la conduite est donc une bonne manière de réchauffer et de représenter, c'est-à-dire de manifester au dehors l'unanimité qui doit régner dans la communauté, comme la source et le fruit de notre vie commune. Une certaine unité de l'observance est ainsi nécessaire. Cette unité, naturellement, n'est pas nécessairement et surtout pas uniquement une unité des détails; c'est une unité dans les grandes données de notre vie commune, c'est-à-dire de notre "Sequela Christi". Précisément l'unité des éléments essentiels de la vie commune forme notre observance.

Voici, en effet, comment le § 40 du LCO définit l'observance dominicaine: "Tous les éléments qui constituent la vie dominicaine et qui l'organisent selon une discipline commune appartiennent à l'observance régulière". Quand nous nous engageons à l'observance régulière, nous nous engageons à pratiquer un certain nombre d'éléments de vie commune selon la discipline fixée par les Constitutions. Les éléments qui forment par leur synthèse "l'observance dominicaine" sont la vie commune, la célébration de la liturgie et la prière contemplative, l'accomplissement des conseils du Seigneur, l'étude assidue de la vérité et le ministère apostolique.

Ainsi définie, notre observance régulière englobe toute notre "Sequela Christi". Nous évitons par conséquent de réduire l'observance régulière à quelques pratiques posées dans notre vie à côté d'autres choses. Nous y voyons toute notre vie sous un point de vue propre. Ce faisant, nous reprenons précisément la manière de parler des textes primitifs. Le Prologue lu tout à l'heure parle de "l'observance de notre religion canoniale", de notre vie religieuse dominicaine, pour employer des termes plus actuels. Humbert de Romans parle lui aussi, dans le titre de l'ouvrage cité précédemment, de "l'observance de la discipline régulière". L'observance dominicaine est un certain ensemble d'activités communes élémentaires fixées par notre Règle, dans leur équilibre, leur harmonie, leur hiérarchie propres.

Le mot d'observance régulière est donc fort important. Nous avons souligné son lien direct à l'unanimité qui est la fin de notre vie commune et le premier témoignage de vie qui soutient notre ministère des âmes; en même temps nous avons évité de l'enfermer dans le contexte étriqué et surtout matérialisé qu'évoque trop souvent l'expression "les observances".

Nous avons évité en effet de parler "des" observances. Est-ce à dire qu'elles disparaissent ? Naguère, dans les Constitutions Gillet qui reprenaient un texte du Chapitre de Gand en 1871, il était dit que les moyens essentiels voulus par notre Patriarche pour réaliser la fin de l'Ordre, étaient la vie régulière avec les observances monastiques. Nous n'avons pas repris le terme : les observances monastiques. Pourquoi ? non pas du tout que nous ayons voulu ressusciter la querelle qui retentit encore dans le texte de 1871, une certaine opposition - très complexe, d'ailleurs - entre le P. Lacordaire et le P. Jandel. Nous avons voulu tout simplement donner à l'observance régulière sa perspective originelle, son sens intelligent et vivant et, par conséquent, la sauver, en la distinguant radicalement des observances monastiques ou pas monastiques.

Car cet espèce de bloc qui se serait appelé "les observances monastiques", que saint Dominique nous aurait spécialement légué et qu'il faudrait considérer comme un moyen essentiel et intangible pour atteindre la fin de l'Ordre, n'a jamais existé. À aucun moment nous ne voyons, dans notre législation, pas plus en 1215 qu'à travers toute notre tradition dominicaine, déterminer un tel corps d'observances et le déclarer moyen éssentiel et indispensable qu'on n'aurait pas le droit de toucher, si ce n’est temporairement. À aucun moment, pas même en 1215, quand les premiers frères assumèrent quelques coutumes strictes sur le coucher, la table, les jeûnes et les veilles. Certes, en 1228, un célèbre Chapitre Général s'est occupé de déterminer les éléments de notre règle auxquels on ne devait jamais toucher; mais ces éléments de règle ne sont aucunement des observances. Il s'agit de la règle qui interdit les appels; de celle qui veut que les définiteurs ne puissent nuire aux décisions des provinciaux dans les Chapitres Généraux; enfin du refus des propriétés et des revenus - c'est la pauvreté mendiante; il s'agit de trois règles portant sur le gouvernement de l'Ordre. En dépit de ces déclarations d'intangibilité, le Pape, à la fin du XVème siècle a permis à l'Ordre de recevoir des propriétés collectives.

Cependant on avait décidé que trois observances auxquelles l'Ordre tenait beaucoup, ne pourraient être changées que par un Chapitre Généralissime. Les voici : interdiction d'aller à cheval, de porter de l'argent, de manger de la viande, sauf en cas de maladie. Eh bien ! ces observances qui avaient été déclarées fondamentales et spécialement protégées par l'Ordre ont disparu sans Chapitre Généralissime, sans même parfois que l'Ordre s'en soit aperçu, pour ainsi dire, ou tout au moins en ait parlé. Ainsi, à aucun moment l'Ordre n'a posé, ni distingué un corps "d'observances monastiques" à conserver de manière intangible.

Est-ce à dire qu'il n'y a pas d'observance dans l'Ordre et que l'Ordre n'y est pas attaché ? C'est tout autre chose. D'abord, ce qui est congénital à l'Ordre et ne doit pas disparaître est l'observance régulière, conçue comme nous l'avons dit, c'est-à-dire un ensemble d'attitudes et d'actions communes fixées par notre loi fondamentale dans leur équilibre et dans leur harmonie. D'autre part, il est non moins sûr que cette observance régulière développe, par elle-même, des observances particulières. Il n'y a pas de charité sans "des" charités; il n'y a pas de pénitence sans "des" pénitences, et il n'y a pas non plus d'observance régulière sans “des” observances. Mais chacune dans sa singularité n'est pas sur le même plan que l'observance en soi. L'observance en soi est congénitale à l'Ordre et les observances principales sont simplement des façons de réaliser cette observance en soi. D'autre part, bien souvent, les observances de détail ne sont pas des modes de réalisation mais des auxiliaires de l'observance en soi. En effet, comme le dit encore la Constitution 40, "dans la mise en oeuvre (des éléments de notre vie commune ou de notre observance), nous sommes aidés par la clôture, le silence, l'habit religieux et les oeuvres de pénitence". Ces observances que nous vivons encore aujourd'hui, sont donc des auxiliaires pour mieux mener la vie dominicaine. Étant subordonnées, comme des auxiliaires, elles doivent être simultanément réglées par l'observance elle-même, qui est sa fin, et par les circonstances. Elles peuvent évoluer, ce qu'elles ont fait à travers l'histoire de l'Ordre.

Certes; on ne doit pas faire disparaître l'observance régulière : nous ne pouvons donc pas accepter une telle diversité entre les provinces, entre les maisons, entre les religieux dans une même maison, qu'il n'y aurait plus d'exercices ou d'activités communes. S'il n'y avait plus rien de commun à l'intérieur du couvent, par exemple plus de liturgie commune, ou plus d'horaire commun, il n'y aurait plus à ce moment les conditions de base pour l'unanimité, pour la charité fraternelle. Il faut une rencontre, pour la charité fraternelle. La charité fraternelle exige à la base une communication, sans laquelle elle ne peut exister. Il peut y avoir des sentiments de dévouement, mais pas de charité réciproque, s'il n'y a pas communication; or, la charité fraternelle est un sentiment qui vise à être réciproque. Donc, pour qu'il y ait charité commune, unanimité, il faut la communication, qui suppose la communauté, et quelques autres éléments. On ne peut les faire disparaître. Quelles que soient les tentations, spécialement devant les nécessités du ministère ou de la décentralisation, elles ne doivent pas aller jusqu'à la disparition complète d'une certaine unité de moeurs, sans laquelle notre voIonté d'unanimité ne sera ni soutenue ni manifestée. Il faut les deux pour l'Ordre de S. Dominique : il faut que l'unanimité soit entretenue par notre vie et qu'elle soit manifestée au dehors pour être un témoignage. Peut-être l'uniformité de costumes que nous manifestions autrefois n'était pas un témoignage extraordinaire, il était quand même un témoignage et aussi une force et une protection. La nécessité du ministère a pu amener à abandonner complètement ces sortes d'unité du dehors; on ne doit jamais aller jusqu'à telle diversité que la base nécessaire à toute communication fraternelle disparaisse. Il faut, il restera toujours des observances communes, un minimum évolutif, mais toujours quelque chose.

L'article cinq énumère donc quelques-unes de ces observances et s'achève sur un paragraphe relatif à la pénitence. Remarquez qu'on aurait pu faire un article spécial sur la pénitence, non pas encore comprise dans le sens “des pénitences”, mais comprise comme l'aspect général pénitentiel que toute vie religieuse possède, étant une conversion de vie "penitemini", convértissez-vous, changez de vie. Le religieux ne doit-il pas être en état de réforme continuelle ? La "conversio morum" était l'un des éléments de la profession bénédictine, état de réforme continuelle qui, d'autre part, est en même temps une participation à la pénitence du Christ, donc à la mort du Christ pour participer à sa résurrection.

Finalement la pénitence a été jointe à l’observance, parce qu'on ne voulait pas multiplier les chapitres.

 

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Nos Constitutions définissent notre mission de la manière suivante :

L’Ordre des Frères prêcheurs fondé par saint Dominique fut, on le sait, dès l’origine spécifiquement institué pour la prédication et le salut des âmes.

Notre mission est d’annoncer partout l’Évangile de Jésus-Christ par la parole et par l’exemple, en tenant compte de la situation des hommes, des temps et des lieux, et dont le but est de faire naître la foi, ou de lui permettre de pénétrer plus profondément la vie des hommes en vue de l’édification du Corps du Christ, que les sacrements de la foi amènent à sa perfection.

 

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