PROVINCE SainT DOMINIQUE

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Dominicans of Canada

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Au service de la prédication

 

 

fr. Jean Gabriel Ranquet, o.p.

Car l'Ordre des Prêcheurs fondé par saint Dominique "fut, on le sait, dès l'origine spécifiquement institué pour la prédication et le salut des âmes". Que nos frères par conséquent, fidèles au précepte de leur fondateur, u se comportent partout en hommes qui cherchent leur salut et celui du prochain, en toute perfection et esprit religieux; comme des hommes évangéliques qu'ils suivent les pas de leur Sauveur et ne parlent qu'à Dieu ou de Dieu, en eux-mêmes ou à leur prochain ".

En notre qualité de coopérateurs de l'Ordre des évêques, de par l'ordination sacerdotale, nous avons pour office propre la charge prophétique dont la mission est d'annoncer partout l'Évangile de Jésus Christ par la parole et par l'exemple, en tenant compte de la situation des hommes, des temps et des lieux, et dont le but est de faire naître la foi, ou de lui permettre de pénétrer plus profondément la vie des hommes en vue de l'édification du Corps du Christ, que les sacrements de la foi amènent à sa perfection.

Constitution Fondamentale, n- 2 et 5

Qui dit " Frère prêcheur" dit " prédication " , un mot qui garde la marque toujours actuelle de ce que saint Dominique visait à l'origine de sa fondation.


Notre raison d'être : prêcher l'Évangile

A un certain moment de notre vie, en général au seuil de l'âge adulte, nous avons été mordus par cette constatation : le plus grand malheur de l'homme est de n'être pas atteint, dans le vif de son être, par la Bonne Nouvelle de Jésus Christ. L'homme n'est pas seul; il est accompagné, habité par Quelqu'un qui l'aime d'un amour actif, inlassable. Cet amour a pris visage en Jésus de Nazareth, Parole vivante de Dieu qui, pour mieux rejoindre ces êtres de chair et de sang que nous sommes, s'est faite chair et sang. Partageant intégralement notre vie ce Jésus, après trente ans environ d'une existence inaperçue dans une bourgade de Galilée, sillonne la Palestine, se dit le prophète de celui qu'il nomme son Père, le Dieu de la Promesse, donne des signes vigoureux de sa mission, rassemble autour de lui des disciples, finalement est lâché par eux, est arrêté, condamné, exécuté. Mais il traverse la mort et débouche sur une vie nouvelle qu'il veut communiquer à tous les hommes de tous les temps, telle un ferment qui doit travailler notre lourde pâte humaine. Ainsi est-il possible à tous, à travers heurs et malheurs, de donner à leur vie son vrai sens, d'être arrachés au mal, libérés, de prendre leur pleine taille, de nouer entre eux les liens d'une communion efficace, capable d'instaurer un monde nouveau. Tel est le noyau de la Bonne Nouvelle, celle qui fait la joie des croyants et doit faire la joie de tous les hommes.

Encore faut-il qu'elle leur soit annoncée dans une langue fraternelle. Telle est la prédication, le métier du Prêcheur. Métier, mestier, ministère, service, prenons ce mot au sens où il suggère le labeur artisanal, l'honnêteté, la compétence, la conscience professionnelle, ici le courage de la rencontre difficile à affronter, du papier blanc à garnir, bref de la parole à trouver qui offre quelque chance de provoquer à la conversion.

Nous vivons de cette conviction qu'un tel métier vaut la peine que lui soit consacré le tout de notre existence. La prédication n'est pas un aspect de notre vie, fût-il l'aspect essentiel,, terminal; elle est l'âme, le souffle qui inspire et organise ce que nous sommes et ce que nous faisons. Elle est notre manière d'être au monde et en Église. Elle est à ce point constitutive de notre être et désigne à ce point notre raison sociale que, dans les premiers temps de l'Ordre des Prêcheurs, on appelait la fraternité dominicaine la "sainte prédication".

Une des aspirations fondamentales de l'homme est l'unité; il aspire à faire l'unité en soi, à cesser d'être cet "Adam disloqué" dont parle saint Augustin. L'annonce multiforme de la Bonne Nouvelle est le principe unificateur de nos existences de Prêcheurs. Du Dieu vivant écouté, fréquenté à l'intime de nous-mêmes au Dieu vivant proclamé au grand large de nous-mêmes, nous vivons ce rythme à deux temps qui est la pulsation profonde de notre être.

Voilà qui est bel et bon, mais qui ne va pas de soi.

Une inlassable confiance en la Parole de Dieu

En un temps où les mots sont malades d'inflation, il n'est pas d'emblée réjouissant d'être appelé à faire de l'annonce de l'Évangile son métier. Des mots notre société fait une effrayante consommation qui les use vite. Regardez un kiosque à journaux: quotidiens ou mieux magazines éprouvent le besoin de gonfler à outrance les moindres adjectifs, de multiplier les superlatifs pour arriver à accrocher l'attention du lecteur. Anesthésiés par le fatras des informations nos contemporains se blindent l'esprit et le coeur, ils perdent cette fraîcheur d'âme qui est indispensable à l'accueil de la Parole décisive, la Parole du Dieu vivant faite chair en Jésus Christ. Les mots coupent cette Parole qui a voulu s'annoncer avec nos mots à nous, au risque de subir leur sort; et puis tant de phrases sans actes sont lassantes! On souhaite des actes sans phrases, sans commentaire.

Alors? Moi, Prêcheur, qui ai joué ma vie sur la Parole incarnée en mots humains, que vais-je faire dans cette galère? Vais-je rester au bord des mots? Sans mots? Face à ce chaos verbal je me rappelle un certain nombre d'affirmations, signées de Jésus lui-même : " Mes paroles ne passeront pas... allez, enseignez toutes les nations... Ce que vous avez entendu à l'oreille, criez-le sur les toits... " et cette vigoureuse protestation des Apôtres quand, leur prédication faisant vraiment trop de bruit dans le désordre établi, on leur demande de se taire : " Nous ne pouvons pas ne pas parler" (Ac 4,20). Notre Dieu est Parole, Parole qui n'est pas que mots, qui est actes, démarches, gestes, silences, vie, mais qui passe aussi par les mots écrits ou proférés. " Comment croire sans d'abord entendre? Et comment entendre sans prédicateur? " écrit Paul aux Romains (10,14). " Folie de la prédication ", dit le même Paul aux Corinthiens (1 Co 1,21). Il faut oser. Mais cette audace repose sur plus profond encore.

Laisser le Christ prendre en nous la parole

Rien ne servirait de s'efforcer laborieusement à prêcher, si une conviction de base ne nous habitait : la Parole de Dieu n'est pas seulement répétée par son Église, par les croyants et parmi ces croyants par ceux qui sont tout spécialement appelés à son service; elle est actualisée ici et maintenant en elle, en eux, en nous par le Christ lui-même. Elle est présence active du Christ ressuscité prenant la parole en ses témoins.

A dire vrai, le Christ n'est pas un modèle extérieur passé dont on répéterait le plus fidèlement possiblement l'enseignement; il est un vivant actuel, présent, faisant route avec l'humanité jusqu'au bout de son histoire, intérieur à ceux qui, par la foi et le baptême, l'ont " revêtu " et qui s'efforcent de vivre de lui. Dans la mesure où " ce n'est plus moi qui vis c'est lui qui vit en moi " (Ga 2,20), il est là, actuellement vivant, parlant. En ce sens très réaliste ses paroles " ne passent pas", c'est-à-dire, comme il l'a affirmé lui-même, ne relèvent pas du passé. Mesurons-nous là l'immense différence qui sépare le Christ de tous les fondateurs de religions ou d'écoles? La parole de ceux-ci est transmise par leurs disciples; la parole du Christ est prononcée par le Christ en ses disciples. Telle est la mission prophétique de l'Église et la nôtre dans l'Église. "Nous avons pour office propre la charge prophétique dont la mission est d'annoncer partout l'Évangile de Jésus Christ", dit notre charte fondamentale (paragraphe 5). Prêcher n'est pas seulement exercer l'activité d'un témoin fidèle, d'un honnête artisan du verbe, c'est être prophète, c'est exprimer un mystère auquel ce témoin, cet artisan communient, dont ils font la vie de leur vie.

Attention cependant! Cette affirmation ne signifie pas que notre parole de Prêcheurs est automatiquement parole d'Évangile, que le Christ signerait ce que nous disons, encore moins ce que nous faisons. Mais il a voulu confier ses " insondables richesses " (Ep 3,8) à ses apôtres, à son Église; il risque sa Parole, il se risque lui-même en nos bouches, en nos actes, en nos vies de prédicateurs. Faut-il qu'il soit sûr de lui! Quelle est l'entreprise humaine qui se serait lancée avec douze cadres semblables aux Douze que nous mentionnent les évangiles? Telle est bien la stratégie d'un Dieu qui a toutes les délicatesses de l'amour : il ne nous surplombe pas, il se glisse dans nos paroles d'hommes, comme il le faisait déjà dans le prophétisme de l'ancienne alliance. " Voici que je mets ma parole dans ta bouche", s'entendait dire Isaïe (51,16). On n'aime pas de loin, de haut, d'ailleurs.

Bien plus, le Prêcheur, le prophète n'est pas un haut-parleur inerte, une conduite étanche que traverserait le flux du Verbe. A celui-ci il fournit tout ce qu'il est, avec ses ombres et ses lumières, ses richesses et ses limites, ni cerveau monté sur pattes ni épiderme fébrile, mais homme, tant homme que rien plus, en communion avec son Dieu.

Ainsi Dieu continue-t-il jusqu'à la fin des temps de parler à niveau d'homme, d'homme à homme.

D'où le risque d'opacité, d'erreur, d'imposture que sa Parole alors contracte : nous, Prêcheurs, ne vivons jamais assez ce que nous annonçons, nos vies ne sont pas assez parlantes, elles sont loin d'avoir la sonorité, la limpidité de la Bonne Nouvelle. Il le sait, celui qui est la Parole de vie, mais il continue de prendre chair dans notre chair et il nous assiste de son Esprit. Chaque. Prêcheur a son genre littéraire, son style, voire ses tics, plus grave : ses marécages, ses complicités avec le mal, mais c'est l'Esprit qui rend son langage homogène à celui du Christ, qui l'inspire au sens étymologique du terme, qui tend à faire de sa vie, malgré limites et misères, une parabole du Royaume. Mystère de la prédication.

Au fond la prédication, sans être sacrement, relève de la " politique " sacramentelle que Dieu a adoptée : Dieu ne veut pas rencontrer l'homme en dehors de l'horizon de l'homme; ainsi en est-il de sa Parole : ce que nous disons, à la mode de chez nous, avec nos grâces et nos disgrâces, livre ce que Dieu dit. Nos mots, nos faits et gestes il ne demande qu'à les emplir de lui-même.

C'est parce que telle est notre foi que nous avons l'audace de parler.

Laisser transparaître Jésus Christ

Mais comment ma parole peut-elle être reçue pour ce qu'elle aspire à être : Parole de Dieu? En ayant à faire à moi ces hommes, ces femmes que je rencontre ont-ils à faire à elle? Rencontrent-ils le mystère du Dieu vivant ou se heurtent-ils au bourrelet de ténèbres que, par mes carences et par ma faute, j'ajoute au mystère que je porte? Ou enfin s'enlisent-ils dans la trop facile séduction qui les arrête à moi? Après avoir été un temps séduits par Jésus, la plupart de ses auditeurs l'ont finalement rejeté; du moins avaient-ils rencontré en lui, dans sa plénitude, l'authentique Parole de Dieu. Chez moi, il ne peut être question de plénitude. Mais il m'incombe d'offrir au Dieu qui s'adresse aux hommes le maximum de garanties et donc de travailler à cette transparence qui seule assure l'authenticité de ce que je dis, au nom du Christ. Transparence ne veut pas dire évanescence. Le Dieu qui s'est fait chair a besoin d'hommes qui poussent dru en terre humaine. C'est à leur densité, à leur épaisseur même que l'Esprit donne transparence divine. D'où ces nervures profondes qui sous-tendent la vie du Prêcheur, ces grandes composantes, déjà décrites, de la vocation dominicaine; elles sont la prédication même s'élaborant; elles ne sont pas moyens, mais moments de la Parole en voie de profération. Elles nous donnent consistance humaine et chrétienne et nous maintiennent en démarche de conversion, elles tournent constamment notre coeur, notre esprit, notre être vers le Christ, elles nous branchent sur Celui qui veut aujourd'hui se faire entendre des hommes de ce temps. Ne contribue à la conversion des autres que celui qui, avec toutes les ressources de son être, est en train de se convertir. N'évangélise que celui qui est lui-même en chantier d'évangélisation. On ne prêche vraiment qu'à chaud.

Cette vérité décisive explique la totalité d'une vie qui nous vaut de " demeurer dans la Parole ". Bue à même ses sources par la fréquentation de l'Écriture et de la Tradition, la Parole .est creusée par l'étude, célébrée par la liturgie, assimilée par la prière qui fait d'elle de plus en plus notre langue maternelle; maintenue dans sa vigueur par une vie exigeante, alerte, joyeuse où les conseils évangéliques donnent le ton, elle est partagée, vérifiée, stimulée dans une vie fraternelle menée en commun et lancée vers les hommes à qui elle est destinée. Ceux-ci nous la font pressentir eux aussi, et souvent d'abord, cette Parole dont nous sommes loin de détenir le monopole : travaillés par l'Esprit qui chuchote en leur coeur, ils nous pressent constamment, dans la mesure où nous partageons au plus près leurs travaux, leurs joies, leurs peines, de confronter nos vies et leurs vies à ce que dit le Dieu qui se révèle et qui révèle l'homme à l'homme. Cette "alchimie du verbe" nous en fait distiller le suc. Même si ces composantes de notre vocation ne connaissent qu'une mise en oeuvre grevée de médiocrité, elles garantissent, à qui s'y efforce, une authentique transparence.

Ajoutons, pour y aider, la nécessité d'une jolie pointe d'humour. Accomplir notre tâche avec sérieux ne nous dispense pas de nous' traiter nous-mêmes avec ce léger recul qui permet la souplesse et l'éveil critique. Nous sommes "serviteurs inutiles." Celui qui ne sait pas sourire franchement de lui-même ne sait pas parler de Dieu en vérité. Il se raidit. Dieu n'est pas raide; il tient à ce que nous demeurions ou plutôt devenions bons compagnons de nous-mêmes, marchant d'un bon pas et vers notre pleine liberté d'hommes et vers notre totale docilité à son Esprit.

Le Prêcheur : un pauvre

Cet équipement peut faire du Prêcheur un riche. A lui de le porter et de le mettre en oeuvre sur fond de pauvreté. La richesse, si elle fait de son détenteur un mauvais riche, devient un écran pour la Parole qui se trouve ainsi disqualifiée.

Historiquement tout renouveau de la prédication a été lié dans l'Eglise à un renouveau de la pauvreté. Le surgissement des frères mineurs et des frères prêcheurs en est un exemple. De fait le dépouillement, la distance prise par rapport aux sécurités matérielles marquent les consignes que Jésus donne à ceux qu'il envoie (Mt 10) ; Saint Dominique insistera sur ce point tout au long de sa vie et jusque dans son testament.

Mais cette pauvreté ne peut pas être que matérielle. Elle revêt de multiples aspects qui relèvent de l'esprit. Pauvreté dans l'ordre même du langage : depuis que le Verbe de Dieu a parlé un dialecte de chez nous, l'araméen, le rendant ainsi capable d'exprimer les vérités décisives pour l'homme, les mots les plus humbles, ceux qui désignent les choses et les gestes les plus quotidiens, les plus banals ont reçu leurs lettres de noblesse, ils ont été comme baptisés et rendus capables de dire Dieu. " Ce n'est pas à la manière dont quelqu'un me parle de Dieu que je vois si son âme est plongée dans le feu de l'amour, c'est à la manière dont il me parle des réalités terrestres" (Simone Weil).

Plus profondément : le prophète n'est en rien propriétaire de ce qu'il proclame. Responsable oui, propriétaire non. Elle est de Dieu, sa parole. Si elle est de Dieu, elle exige en lui une priorité de l'écoute, écoute appelante du Seigneur : "Parle, Seigneur, ton serviteur tend l'oreille" (d'où l'adage : " Le silence est le père des Prêcheurs"); écoute accueillante des hommes qui nous fait cultiver un sens très fin, très grave de la rencontre humaine : "Les questions de l'homme sont sérieuses, les réponses de Dieu sont sérieuses; il ne faut pas qu'entre les deux nous ne soyons pas sérieux" dit, en substance, le Père Congar.

C'est là surtout, plus que pour les ressources financières, que nous nous affirmons mendiants. Ce qu'on va prêcher, on ne l'a pas; il faut aller le chercher, ou mieux le recevoir; l faut le mendier. "Fais-moi dire ce que je dois dire, taire ce que je dois taire; donne-moi ce que je dois donner, que cela plaise ou non. Mets ta Parole dans ma bouche ", tel pourrait être l'appel lancé à Dieu par le Prêcheur lorsqu'il va parler ou écrire.

Et, en direction des autres : " Je ne suis pas détenteur de ce que je reçois de Dieu pour vous. Écoutez ce que je m'efforce d'écouter moi-même à longueur de vie. Je vous parle non pas du haut de ma richesse, mais du fond de ma pauvreté. Je suis votre serviteur. Je vous écoute encore plus que je ne vous parle. "

D'où ces harmoniques de la pauvreté que sont le désintéressement, le respect des auditeurs, la loyauté, la sincérité, le refus de marquer des points n'importe comment, de briller à bon compte, de bluffer. Toutes ces attitudes nous poussent à payer le prix de ce qu'on affirme. "Payer", le terme risque d'être mal compris. Il ne suggère pas une attitude doloriste. Mais que de mots redoutables passent par nbs lèvres donnant l'impression décevante que celui qui les prononce n'en a pas soupesé l'enjeu, n'en a pas porté dans sa chair la morsure et donc n'a pas le droit de les dire! Que de fois il serait honnête, décent de se taire! Prêcher ne va pas sans de tels silences. " On ne délivre une parole que par une blessure semblable à celle du côté du Christ", dit Origène. C'est peut-être là le sens typique de la souffrance du Prêcheur: elle opère en lui, s'il la porte dans la foi, l'espérance,, d'humble amour de Dieu et des autres, une authentique paque de sa parole.

Enfin, ultime dépouillement, le Prêcheur ne doit pas manquer d'" abandonner " ce qu'il a dit. Là encore entendons-nous bien. Il ne s'agit pas d'un "après moi le déluge ", d'une attitude désinvolte, irresponsable qui le ferait se délester des conséquences de son intervention. Celle-ci doit avoir une suite; la Parole doit germer dans les terres humaines ensemencées par elle; mais c'est d'elle que le prédicateur doit faire mémoire et non pas de celui qu'il a été, lui, en la prononçant, soit pour se désoler, s'il a l'impression d'un "échec", soit pour se congratuler lui-même, s'il a l'impression d'un "succès". Qui peut évaluer échec ou succès en ce domaine?

Ce que nous disons de Dieu vient de plus haut que nous-mêmes et conduit à plus haut que nous-mêmes. " Il en est du Royaume de Dieu comme d'un homme qui aurait jeté du grain en terre : qu'il dorme ou qu'il se lève, la nuit ou le jour, la semence germe et pousse, il ne sait comment... " (Mc 4,26-27).

Laissons donc la Parole suivre son aventure dans les coeurs, les esprits, les vies. " Autre est celui qui sème, autre celui qui moissonne." Nous voici libres.

Dans l'Évangile la pauvreté est en étroite relation avec la liberté. " La Parole de Dieu n'est pas enchaînée ", écrit Paul à Timothée (2 Tm 2,9). II faut être désencombré de soi-même pour pouvoir dire, plus souvent que notre paresse ou notre lâcheté n'y consentirait, ce que telle personne ou tel groupe n'accepte pas, pour tenir un langage qui ne soit pas voué à l'usure des jargons d'hier ou d'aujourd'hui; exigence qui nous arrache aux conformismes, tout en clins d'oeil vers ce qui est mondain et non pas évangélique. Que de pressions, de pesées, de puissances d'intimidation en nous, autour de nous! Et quelle lumière rayonne de celui qui a l'audace, le paisible et souriant courage d'affirmer, avec la force des doux, les certitudes que Dieu lui confie pour les autres et qui leur sont dues, " à temps et à contretemps " !

Voués à dire le Dieu vivant

La liberté du Prêcheur se traduit en une prédication multiforme. Au terme de cet ouvrage seront présentées quelques réalisations prestigieuses ou modestes. Ne nous y trompons pas : la prédication ne saurait se réduire à des "réussites" durables, repérables. La réalité est beaucoup plus foisonnante et mouvante. Tous les biais que peut emprunter la Parole de Dieu, la prédication les utilise, tous les genres littéraires, tous les styles.

Pour beaucoup, prêcher sera faire retentir une page d'Écriture (d'Évangile le plus souvent) au cours d'une eucharistie ou d'une liturgie : c'est l'homélie, genre classique, bref, incisif, provoquant à la conversion. Prêcher sera aussi pénétrer dans le mystère de la Parole

qui s'offre à nous, en déployant largement, amplement les forces vives et les ressources de nos connaissances, de notre culture. Notre faculté de lumière s'ingénie alors, à propos d'un point de foi, à en articuler, à en organiser au mieux les divers aspects, pour que la Parole s'encastre dans les esprits et les coeurs de ceux qui nous écoutent ou qui nous lisent; il s'agit là d'un enseignement à promouvoir sous forme de conférences, cours, articles de revues, ouvrages.

De plus en plus importante aussi est cette prédication qui passe par tel dialogue, tel commentaire épisodique ou organisé, toujours marqué de spontanéité, en tête à tête ou en petits groupes. " Nous clercs, nous en savons assez pour parler en chaire, pas assez pour parler en conversation. " Ce mot d'un sage de notre époque dit bien l'extension du. champ offert à la prédication. En ces temps où le discours, proféré de vive voix ou fixé noir sur blanc, est souvent disqualifié, la Parole fraie sa voie dans des styles moins repérables, suscités par l'imprévu, l'inédit, mais aussi l'immense sérieux de la rencontre humaine. Vaste auditoire ou tête à tête, peu importe, pourvu que Jésus Christ soit annoncé.

Plus d'une fois la fatigue du vocabulaire chrétien nous fera quitter les chemins de l'explicite, moins par tactique que par respect pour l'interlocuteur et pour le Dieu qui par nous s'annonce. Nous l'avons vu : depuis que le Verbe a parlé le langage des hommes, les mots les plus " profanes " sont capables de véhiculer ces vérités les plus hautes qu'Il leur a confiées. Nous devons être assez humbles et assez magnanimes pour admettre que le filet d'eau vive de la Parole se fasse souterrain, se glisse dans l'épaisseur des lourds problèmes humains qu'il doit féconder. Soulignons ici l'importance des mass media, de l'audio-visuel qui donne à la prédication un champ immense et nouveau; l'importance aussi d'une présence enfouie, d'une longue patience où la germination semble n'en plus finir mais promet à la semence racines et tige et fleurs et fruits. Le Prêcheur porte cependant toujours en lui la faim et la soif de nommer en clair Celui qu'il annonce. La Parole n'est en lui que pour le quitter. Elle fait de lui un être adossé à lui-même, qui ne réalise sa vraie personnalité qu'en marche avec le monde des hommes, à qui il se doit de la dire. Tout en fournissant à la Parole la chair de notre vie, nous n'avons pas à placer Dieu à la merci de nos migraines, de nos états d'âme, des anges ou des démons qui se disputent le champ clos de notre univers intérieur. Non, ce qui compte ce sont les autres, et tout spécialement leur incroyance.

Certes nous prêchons souvent à des hommes, des femmes qui, de près ou de loin, se disent du Christ. Il y a beaucoup à faire, surtout en ces temps difficiles, pour purifier, étayer, alimenter, stimuler leur foi. Ainsi faisait saint Paul, l'inégalable modèle du Prêcheur. Ainsi faisait saint Dominique. Mais Paul avait pour horizon les "païens " et Dominique les "cathares" et les " cumans ", c'est-à-dire ceux qui, pour des raisons fort diverses, se trouvaient comme perdants par rapport à la foi que Jésus Christ offre à l'homme.

Il y a en tout Frère prêcheur digne de ce nom une pente vers ces zones de non-foi qui de nos jours vont s'élargissant et qu'il porte en lui sous forme d'appel. II destine aux autres une Nouvelle, une Parole neuve et novatrice qui s'attaque à l'incroyance; incroyance consciente et déclarée qui affecte des pans entiers d'humanité ou incroyance inconsciente, niée mais réelle, chez ceux-là mêmes qui se réclament du Christ et de son Église. Tout croyant garde en lui et souvent protège des domaines qui échappent à l'Évangile, qui n'ont pas encore été baptisés, de vraies terres de mission. C'est là notre chez-nous. La Parole dont nous sommes porteurs n'est pas destinée à bercer, mais à éveiller. Elle est un "glaive à deux tranchants".

Voués aux autres, nous serons ainsi amenés à aller très loin à leur rencontre, à franchir de grandes distances moins géographiques que psychologiques et culturelles. On peut, on doit aller très loin, si on est bien centré. La vie dominicaine ne nous centre sur le Christ que pour nous projeter; elle est un cénacle qui propulse vers les places publiques, les rues, là où se parlent les langues innombrables des hommes.

Candeur, inconscience que cette permanente Pentecôte ? Peut-être, mais comment éconduire " ceux qui ont demandé du pain et qui n'ont trouvé personne pour le leur rompre" (Lm 4,4)? Comment grossir la troupe des chiens muets? " Tout homme qui a aimé une fois dans sa vie a été au moins une fois éloquent ", disait Lacordaire.

David contre Goliath. Nos petits cailloux dans notre fronde nous suffisent. La prédication n'est pas une idylle, elle est un combat avec ceux qui tout à la fois sont déçus par les mots et affamés de la Parole; un combat aussi avec Dieu, semblable à celui que Jacob a soutenu avec le mystérieux " ange de Yahveh " au gué du Yaboq (Gn 32,2333) : il se déroule la nuit (dans la foi); Dieu n'en mène pas large (au péril de nos mots et de nos actes); nous non plus (nous y sommes blessés par cette Parole qui nous cravache au passage et par la résistance des non-croyances); mais nous y écrivons notre nom nouveau (Jacob à l'issue du combat s'appelle désormais Israël) et nous travaillons à la mise en communion d'un Peuple nouveau.

Notre joie est d'être tout simplement, au coeur de ce Peuple, ceux qui font profession de servir ainsi activement les hommes et le Dieu qui ne cesse de s'annoncer aux hommes. (Source : Dominicains. L'Ordre des Prêcheurs présenté par quelques-uns d'entre eux. Cerf, 1980.)

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Notre mission

Nos Constitutions définissent notre mission de la manière suivante :

L’Ordre des Frères prêcheurs fondé par saint Dominique fut, on le sait, dès l’origine spécifiquement institué pour la prédication et le salut des âmes.

Notre mission est d’annoncer partout l’Évangile de Jésus-Christ par la parole et par l’exemple, en tenant compte de la situation des hommes, des temps et des lieux, et dont le but est de faire naître la foi, ou de lui permettre de pénétrer plus profondément la vie des hommes en vue de l’édification du Corps du Christ, que les sacrements de la foi amènent à sa perfection.

 

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