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Le charisme dominicain de la prédication : une étude

Un rapport au Maître général de l’Ordre des Prêcheurs par la commission de l’Ordre sur le charisme de la prédication pour les hommes et les femmes de l’Ordre des Prêcheurs Mai 2001

Le chapitre général de Bologne (§ 42) a fait la pétition suivante :

«Nous demandons que le Maître de l’Ordre constitue une commission de frères et de sœurs théologiens hautement qualifiés, avec pour objectif d’examiner ce qu’il en est du charisme de la prédication pour les hommes et les femmes de l’Ordre, les liens de celui-ci avec le ministère ordonné, et de mettre mieux en lumière les dimensions théologiques et ecclésiologiques de ce problème. En outre, des questions corollaires touchant les fonctions de prêtre et de prophète devraient être explorées. »

1. Comme le précisent les premiers numéros de notre Livre des Constitutions, l’Ordre des Prêcheurs est mandaté en priorité pour prêcher la parole de Dieu comme accomplissement de sa vraie nature. «Vous consacrez toutes vos forces à faire pénétrer la parole de Dieu, tandis que vous évangélisez par le monde le nom de Notre Seigneur Jésus-Christ» (LCO 1 I). Le paragraphe suivant poursuit ainsi : «Car l’Ordre des Frères prêcheurs fondé par saint Dominique "fut, ont le sait, dès l’origine spécifiquement institué pour la prédication et le salut des âmes"». La raison même de l’instauration de l’Ordre était l’évangélisation. Le souci spécifique auquel Dominique et l’évêque Diego répondirent était la nécessité particulièrement urgente de prêcher aux baptisés chrétiens non catéchisés, en terre chrétienne, qui s’étaient laissés gagner par la séduction de la spiritualité fallacieuse des cathares.

Le contexte de la prédication originale de Dominique et de l’évêque Diego était celui des «disputes» publiques au caractère de débats théologiques. En même temps, ils se lancèrent dans la prédication liée à la vie à la fois dans les églises et à l’extérieur. On connaît des exemples historiques d’incidents durant lesquels survenaient ces disputes et ces missions de prédications. La mission d’évangélisation qui a inspiré la fondation de l’Ordre n’était pas obligatoirement la prédication homilétique durant l’Eucharistie, mais la prédication catéchétique dans tout contexte où pouvait s’accomplir la formation religieuse des adultes.

La structure de la vie des frères fut conçue explicitement pour développer un ministère enraciné dans la parole de Dieu. Comme le LCO 100 nous le rappelle, «À l’origine, le couvent était appelé "Sainte Prédication"». Tous les éléments de la vie communautaire, depuis la façon dont les frères célébraient la prière commune jusqu’au rôle privilégié accordé à l’étude, les disposaient au ministère de la prédication.

Cette «vie mixte», comme on l’appelle, qui caractérise la communauté dominicaine a pour but la familiarité avec l’intimité divine, d’un côté, et une passion pour l’évangélisation populaire, de l’autre (cf. ST II II, 188, 6). La renaissance de la prédication au treizième siècle était aussi liée à la renaissance de la théologie dans les universités. C’est alors le moment d’une transition très importante, où la réflexion théologique passe du modèle de la lectio divina à la sacra disputatio. Les frères prêcheurs étaient profondément engagés dans les activités qui amenèrent ce changement, en particulier à l’université de Paris. En outre, les premiers frères ouvrirent une perspective missionnaire qui se poursuit dans la vie de l’Ordre encore aujourd’hui.

Ce furent des femmes les premières à suivre Dominique le prêcheur. La fondation du monastère de Prouilhe reconnut le rôle essentiel des femmes dans un Ordre de Prêcheurs, et les chargea en même temps d’une mission apostolique. Dominique considérait clairement que leur prière contemplative était partie intégrante de l’écologie spirituelle d’un Ordre de Prêcheurs. Les moniales font organiquement partie de l’Ordre des Prêcheurs, et pas seulement par le soutien de leurs prières ; liées aux prêcheurs, elles nourrissent la conscience dominicaine de la réalité divine des vérités prêchées. Il est significatif que les premiers frères aient pris pour saintes patronnes de l’Ordre Marie Madeleine, l’apôtre des apôtres, et Catherine d’Alexandrie, étudiante et professeur de philosophie (cf. D. Byrne, A Pilgrimage of Faith, 105).

Au XIVème siècle, un nombre croissant de laïcs se rattachèrent à l’Ordre, comme les Mantelées de Sienne, où sainte Catherine fonda sa maison spirituelle. La vie et l’enseignement de sainte Catherine montrent à quel point la proclamation de la parole de Dieu était au cœur de sa compréhension de sa vocation dominicaine. Pour «l’honneur de Dieu et le salut des âmes», elle porta le message de l’amour divin et de la miséricorde divine à tous ceux qu’elle rencontrait. Raymond de Capoue, le frère dominicain qui était son ami et devint plus tard Maître de l’Ordre, décrit dans sa Legenda (II, vii) l’effet métamorphosant des paroles de Catherine sur les foules immenses qui venaient l’écouter. Lorsque Paul VI proclama Catherine Docteur de l’Église, en 1970, il mentionna spécialement son «assimilation lucide, profonde et exaltante des vérités divines» et son «charisme de l’exhortation» qui lui permettait de transmettre des paroles de sagesse et de connaissance (AAS LXII 10, 1970, 673-8). Ce sont là les qualités qui firent de Catherine de Sienne, femme dominicaine non ordonnée, un grand prêcheur.

Que nous apprend donc notre histoire sur le charisme dominicain de la prédication ? Nous voyons déjà ces trois éléments : a) Le charisme dominicain de la prédication est une réponse fidèle et miséricordieuse à un monde non catéchisé (ou mal catéchisé) ; b) C’est un vaste tissu de mots et de contextes : d’un côté, étude, proclamation, enseignement et conversation sérieuse, et de l’autre, livres, églises, universités et une multiplicité de contextes sociaux ; c) Le charisme donne aussi aux membres de l’Ordre –pas uniquement les ordonnés, mais tous les membres– un titre pour participer aux grandes structures d’une existence apostolique hautement diversifiée.

Considérations théologiques

La réflexion théologique sur la prédication dans la tradition dominicaine montre que l’efficacité de notre ministère résulte du pouvoir de la parole de Dieu. Dans la proclamation comme dans l’exposition, c’est la grâce de la Parole de Dieu qui sauve. Nous reconnaissons aussi que le ministère découle de l’obéissance à la parole de Dieu. De même que Jésus est envoyé (dans l’Évangile de Jean), ainsi les dominicains sont-ils envoyés porter une parole qui est illumination, promesse et habilitation. Tous les ministères des dominicains sont liés à la proclamation et à la catéchèse. Tous les chapitres généraux depuis 1977 affirment que la prédication est la priorité des priorités de notre ministère dominicain.

Nous devons développer plus clairement la logique théologique de notre pratique conformément à l’esprit de notre charisme de prédication. Cela touche aux relations du ministère de la parole et des sacrements. Il est hélas vrai qu’une grande part de la pratique pastorale dans l’Église catholique aujourd’hui traite apparemment la prédication comme l’ornement accidentel d’une expérience substantiellement rituelle (en particulier pour l’Eucharistie). Une bonne théologie comprend cependant que la célébration de l’Eucharistie découle du ministère de la parole et qu’elle est en quelque sorte façonnée par la parole. Prêcher est un acte théologique à la fois pour le prêcheur et pour l’assemblée, influençant les gens dans leur disponibilité à faire don d’eux-mêmes au Corps du Christ, par la vie sacramentelle comme par le témoignage apostolique.

Enfin, la prédication est liée à la contemplation. La parole salvatrice de Dieu découle de l’expérience de Dieu reçue dans un silence consacré. Dans une perspective biblique aussi bien que théologique, le silence est le berceau de la prophétie. Une pratique partagée de l’étude et de la prière est essentielle à l’accomplissement de la vie dominicaine. C’est ainsi que la tradition dominicaine qui considère que la communauté est le sujet de l’acte de prédication –la communauté prêchante– se réalise dans la pratique. (Qu’on pense à l’exemple du fr. Antonio de Montesinos à Hispaniola au seizième siècle). Même s’il n’y a qu’une personne face à l’assemblée, dans la proclamation et la catéchèse, c’est toute la communauté qui a porté le prêcheur par le dialogue et le soutien communautaire.

Les signes des temps

Depuis un demi-siècle, l’Église a pris conscience de la catégorie théologique des «signes des temps». L’expression se réfère à l’activité de Dieu dans le monde et dans les événements en mouvement de l’histoire humaine. Elle vient de la Bible (Mt 16, 3) et est reprise dans l’encyclique de Jean XXIII Pacem in Terris (§ 126-29) et dans Gaudium et Spes (§ 4). L’idée fondamentale désigne la responsabilité de l’Église dans l’étude des signes des temps et leur interprétation à la lumière de l’Évangile.

Le concept s’applique à la participation de tous les membres de l’Ordre des Prêcheurs au charisme central de l’Ordre. La Constitution Fondamentale (§ V) nous presse de renouveler constamment notre compréhension de notre mission de prédication «en tenant compte de la situation des hommes, des temps et des lieux…» : une autre manière de nous exhorter à prêter attention aux «signes des temps».

Les signes indiquent clairement que les temps ont changé. Voici quelques exemples importants de ces changements :

· Dans de nombreuses parties du monde, les femmes sont non seulement la grande majorité des pratiquants mais aussi la majorité des ministres ecclésiaux.

· Dans les pays de mission, ce sont toujours principalement des catéchistes non ordonnés qui sont responsables de la formation religieuse et de l’organisation de la communauté pour la plupart des catholiques dans les paroisses et les églises des missions.

· En Amérique du Nord, en Europe du nord, en Australie et en Nouvelle Zélande, en Amérique Centrale et du Sud, et ailleurs encore, où il n’y a pas de membres du conseil presbytéral disponibles pour servir les paroisses comme pasteurs à résidence, la majorité des personnes qui conduisent alors les paroisses locales en l’absence de prêtres sont des laïcs (en général des femmes).

· Dans la plus grande partie du monde, la responsabilité de la formation catéchétique incombe aux laïcs, et essentiellement à des femmes qui ne sont pas des religieuses. En outre, l’évangélisation transformatrice, même dans les pays du premier monde, est principalement l’initiative des laïcs. Par «évangélisation transformatrice» nous entendons des œuvres telles que le catéchuménat adulte, la responsabilité des petites communautés chrétiennes, l’éducation chrétienne, les ministères sociaux auprès des pauvres et des enfants, etc. À la fois de par leur expérience dans ces contextes sociaux et de par leur expertise dans la direction de travaux de ce type pour le bien de l’évangile, les laïcs ont un message particulièrement important qui est authentiquement théologique et évangélique. De nombreux laïcs ont une formation théologique et une expertise pastorale égale à celles de nos frères. Leur voix est celle d’une expérience spirituelle marquée par la grâce.

Ecclésiologie

Notre réflexion sur le charisme de la prédication devrait également se modeler sur les développements de l’ecclésiologie. La théologie du «Peuple de Dieu» imagine une église dont les horizons vont au-delà d’elle-même (LG 1, GS 1, AA 5-8, CL 33-36). L’un des principaux thèmes des encycliques de Jean Paul II est l’Église missionnaire. Il est clair qu’une ecclésiologie vivante doit envisager un peuple apostolique qui, seul, comme le dit Jean Paul II, peut combler le fossé entre évangile et culture.

L’utilisation de la catégorie théologique «in persona Christi capitis» (cf. CÉC 1548, LG 10) pour le prêtre peut éclipser la complémentarité nécessaire de la catégorie «in persona Christi corporis» pour le baptisé. Une ecclésiologie qui privilégie excessivement les prérogatives des ordonnées est en conflit avec l’imagerie puissante de LG 33 où la vocation des baptisés est décrite ainsi : «les laïcs sont par-dessus tout appelés à rendre l’Église présente et agissante en tout lieu et en toute circonstance où elle ne peut devenir le sel de la terre que par leur intermédiaire». Cette intuition du rôle unique des baptisés dans l’évangélisation des cultures qu’ils connaissent de l’intérieur est bien exprimée aussi dans PO 2 : «Il n’y a donc pas de membre qui n’ait sa part dans la mission de tout le corps».

Le contexte social et culturel

De même, nous devons être réalistes en ce qui concerne les changements spectaculaires survenus dans les contextes sociaux et culturels de la vie chrétienne. Toutes les cultures qui nous ont précédés étaient androcentriques, en particulier les cultures romaine, latine et européenne qui ont dominé la formation des traditions ecclésiastiques occidentales. Cependant nos sociétés industrialisées modernes ont changé ces modèles dominants du passé –et pour des raisons objectives, non pas idéologiques. Parmi les nombreux facteurs ayant contribué à la «promotion des femmes» (locution de Jean XXIII pour désigner ce signe particulier), on trouve ceux-ci :
- le progrès médical a libéré les femmes de nombreuses charges liées à leur rôle biologique dans l’espèce ;
- désormais peu de femmes meurent en donnant le jour ;
- aujourd’hui la plupart des nouveau-nés survivent ;
- élever les enfants n’empêche plus les femmes d’être socialement actives et efficaces.

Nous reconnaissons en outre une injustice évidente basée sur le sexe. Les femmes ont toujours dû travailler sans relâche à la fois dans la famille et dans la société. Autrefois, elles le faisaient sans salaire. Aujourd’hui, la plupart des professions et des contextes sociaux reconnaissent que l’absence d’une répartition équilibrée entre les sexes, comme toutes les autres formes de discrimination, porte réellement atteinte à l’authenticité de tout projet social. Ils respectent le fait que les femmes ont une contribution spécifique et inestimable à offrir, spécialement de par leur expérience féminine et leur situation sociale. C’est pourquoi on trouve aujourd’hui des femmes à des postes de directrices exécutives, et autre rôles de première importance dans les affaires, la politique, l’éducation, la science et les communications. Malheureusement, ce type de développement n’est généralement pas visible de manière significative dans l’Église (ni même dans beaucoup de nos entités dominicaines internationales).

Appartenant à un Ordre qui a pour membres des hommes et des femmes, selon une tradition longue de plusieurs siècles, comme dominicains nous avons la chance et la responsabilité particulière de répondre aux «signes des temps» liés au changement culturel et social qui inclut les femmes dans le leadership et la vision prophétique. Les chapitres généraux de l’Ordre développent depuis plus d’une génération de longues déclarations sur la solidarité de tous les membres de la «Famille dominicaine» au sein d’une spiritualité commune, d’une histoire commune et d’un charisme commun. «Les chapitres de Walberberg en 1980 et de Rome en 1983 ont contribué de manière significative à reconnaître l’importance de la prédication des sœurs. Walberberg demande aux frères de former des équipes de prédication avec nos sœurs : "Ainsi, notre prédication pourra plus facilement et plus efficacement s’adresser à l’homme tout entier" (§ 77). Nous ne sommes pas incités à former des équipes de prédication juste pour nous entraider, mais pour rendre notre prédication plus efficace dans la vie des gens» (D. Byrne, A Pilgrimage of Faith, 106 ; cf. Bologne 1998 § 34 et § 42). Le défi consiste à accomplir cette riche tradition d’histoire et de prophétie.

Ces remarques ont pour but d’offrir une vue d’ensemble du contexte dans lequel nous devons développer notre théologie et élaborer notre politique. Dans la section suivante, vous pourrez lire une réflexion sur un défi particulier, à savoir la nécessité de présenter des arguments en faveur de la prédication liturgique des non-ordonnés et d’une majeure reconnaissance de la valeur irremplaçable de la voix des femmes pour former la prédication de l’Évangile. Vous trouverez ensuite en résumé des suggestions d’initiatives incitant l’Ordre des Prêcheurs à intégrer concrètement son histoire et son charisme dans les nouvelles possibilités des signes des temps.

LA PREDICATION LITURGIQUE DANS NOTRE CONTEXTE DOMINICAIN

1. La situation pastorale en évolution est marquée par une soif de la Parole de Dieu et d’une spiritualité plus profonde, chez de nombreux chrétiens. Cela crée le très net besoin d’une prédication plus efficace. Une diminution du nombre d’ordonnés a pour corollaire une augmentation du nombre de ministres laïcs formés professionnellement, bien préparés et doués pour prêcher. Le besoin qu’ont les communautés multiculturelles d’entendre la Parole de Dieu exprimée à travers l’expérience de vie et l’héritage culturel particuliers de leurs membres crée des exigences spécifiques pour la prédication.

2. Le renouveau du ministère de prédication de l’Église ne saurait se limiter à la chaire. C’est l’Église entière qui est appelée à annoncer le règne de Dieu, par la parole, par les actes et dans nos relations, comme le fit Jésus. Au sens le plus large, la prédication comprend les manières très diverses dont les baptisés annoncent et promeuvent le règne de Dieu (par exemple, «Agir au nom de la justice et participer à la transformation du monde nous semble être pleinement une part constitutive de la prédication de l’Évangile» (« La justice dans le monde », Synode des évêques 1971). À l’intérieur de cette vaste mission de l’Église, prêcher l’Évangile, des membres particuliers de la communauté sont doués pour différents ministères de la Parole, y compris les ministères de prédication (évangélisation, travail missionnaire, équipes de prédication itinérante, catéchistes, directeurs des sacrements de l’initiation chrétienne des adultes, prêcheurs de retraites et des missions, directeurs spirituels, etc.) et sont appelés à les exercer.

3. Le charisme de la prédication

«[L’Esprit-Saint] dispense également, parmi les fidèles de tout ordre, des grâces spéciales qui les habilitent à assumer des activités et des services divers, utiles au renouvellement et à l’expansion de l’Église» (LG 12). Dans 1 Co 12, Paul inclut au nombre des diverses manifestions de l’Esprit-Saint données en vue du bien commun le don de «la prophétie» et le «discours de sagesse». De la réception de ces charismes ou dons «résulte pour chacun des croyants le droit et le devoir d’exercer ces dons dans l’Église et dans le monde, pour le bien des hommes et l’édification de l’Église» (AA 3).

Le charisme de la prédication se fonde sur le baptême et la confirmation ; c’est un charisme qui est au cœur de la charge presbytérale et épiscopale, mais qui n’est pas réservé aux ordonnés. (Souvenons-nous de la discussion de Thomas d’Aquin sur la gratia sermonis et si les femmes reçoivent cette «grâce du discours», dans ST II-II, 177. Notons aussi le travail du Père Congar sur le fait que tous les baptisés partagent la mission prophétique du Christ).

Le charisme de la prédication est au cœur de la mission de l’Ordre des Prêcheurs. Tous les membres sont appelés à participer à la mission de l’Ordre selon leurs différentes compétences, leurs talents, leur formation et leur appel spécifique. Cet appel découle de l’intention même dans laquelle l’Ordre a été fondé. Aussi ceux qui sont profès pour la mission de l’Ordre reçoivent-ils de leur profession un droit à prendre part à cette mission suivant leur rôle, leurs dons, et les circonstances. En outre, nous devons nous demander si le droit de participer à la mission de prédication, qui est reçu par les sœurs dominicaines apostoliques, a une signification parallèle à celui de prêcher qui dérive de l’ordination à la charge de diacre. En quoi sont-ils similaires ? Quelle est l’explication théologique du droit de prêcher dans chaque cas.

4. Réflexions sur la prédication liturgique

Le but de l’homélie est de permettre à la congrégation rassemblée de célébrer la liturgie avec foi et d’«appliquer la vérité pérenne de l’Évangile aux circonstances concrètes de la vie (PO 4). Le prêcheur est appelé à relier la liturgie et la vie, à nommer la grâce de Dieu à l’œuvre dans la communauté ici et maintenant à la lumière des Écritures du jour et de la célébration liturgique spécifique. (Cette dernière déclaration reflète l’accent mis dans le document de 1982 «Fulfilled in Your Hearing» écrit par le comité des évêques des USA sur la vie sacerdotale et le ministère). Il faut peut-être faire ici une distinction entre la prédication liturgique formelle et le témoignage (témoignage de foi) que les présidents ou prêcheurs sollicitent parfois dans le contexte liturgique. Ce témoignage, tout valable qu’il soit, n’est pas la seule forme de prédication liturgique appropriée aux non-ordonnés.

L’expérience pastorale vécue avec différents ministres de la Parole a conduit un nombre croissant de communautés et de personnes à se demander pourquoi l’homélie eucharistique, principale prédication de l’Église, est strictement réservée aux hommes ordonnés. (Carlo Molari écrivait au début des années 70 : «…le contenu [de l’annonce de l’Évangile] ne ressort qu’à travers le vécu de l’Évangile que les croyants ont expérimenté dans leurs diverses situations par l’action de l’Esprit-Saint. C’est pourquoi le fait que seul le prêtre commente les lectures de l’Écriture et révèle leur signification pour le temps présent ne suffit pas à faire une authentique proclamation de la Parole de Dieu aujourd’hui» (La Fede e il suo linguaggio, Assise, Cittadella Editrice, 1972, 280-284).

Nous devons nous demander quel est l’impact pastoral sur les communautés de fidèles (et en particulier les femmes et les petites filles) du fait que l’Évangile ne soit prêché que par des hommes (et le plus souvent des hommes célibataires).

5. On a donné diverses raisons théologiques et liturgiques à cette restriction de la prédication liturgique aux ordonnés :

a) «L’homélie fait partie de la liturgie elle-même», elle est un acte de culte. C’est vrai, mais l’assemblée tout entière est engagée dans un acte de culte, et d’autres ministères de la liturgie sont exercés par des membres non ordonnés de l’assemblée.

b) Il y a une unité de la parole et du sacrement. L’unité de la parole et du sacrement requiert-elle nécessairement qu’un même et unique ministre soit à la fois prêcheur et président ? Voici ce que propose Mary Collins : si l’Eucharistie est l’acte de toute l’Église et si l’ordonné est celui qui préside, au sein et non au-dessus de la communauté des croyants, alors «…l’expérience ecclésiale confirme qu’il est possible, pour celui qui préside au sein de l’assemblée liturgique, d’engager un autre croyant à conduire tous les membres de la congrégation à une communion profonde avec le mystère du Christ, par la puissance de la parole et que cette organisation en coopération ne fracture pas le sacrement d’unité» («Baptismal Roots of the Preaching Ministry», in Preaching and the Non-Ordained, éd. Nadine Foley, Liturgical Press, 1983, 111-133, à 130).

c) Certains s’inquiètent que la prédication par les laïcs ne rompe «les liens intrinsèques entre la parole, le sacrement et la direction de la communauté». En fait, dans maintes communautés pastorales (comme nous l’avons noté plus haut), les ministères pastoraux essentiels, y compris le ministère de la parole, sont exercés par des ministres pastoraux non ordonnés. Même lorsqu’un ministre ordonné est disponible pour la célébration des sacrements, bien souvent ce n’est pas lui le responsable pastoral régulier de la communauté.

d) Les personnes qui prêchent dans le contexte liturgique forment la foi de la communauté au niveau le plus fondamental. Par qui ou par quoi sont-ils autorisés à parler au nom de l’Église ? La reconnaissance publique et le mandat des personnes qui prêchent en contexte liturgique ne doit pas être identifiée avec l’ordination. Tous ceux qui prêchent dans le cadre de la liturgie devraient avoir la formation adéquate et se montrer doués pour la prédication. De plus en plus de diocèses et d’églises locales se mettent à élaborer et appliquer des directives pour la formation des prêcheurs et pour un processus permettant de discerner qui a reçu en don le charisme de prêcher. La compétence devrait être bien plus prisée que le statut, dans le choix des ministres pour la prédication dans l’Église.

6. Qu’en est-il des Restrictions canoniques (cf. c. 767) ? Quoique le canon 767 réserve l’homélie aux ordonnés, tous les juristes du droit canon et les évêques n’admettent pas qu’il en découle pour le président l’impossibilité d’appeler un autre membre baptisé de la communauté à prêcher après la proclamation de l’Évangile à l’Eucharistie. Du point de vue pastoral, il peut même être conseillé de le faire de temps en temps, quoique la prédication ne soit alors pas appelée homélie au sens technique canonique.

[Voir James H. Provost, «Canon 766», in Roman Replies and CLSA Advisory Opinions, 1986, éd. William A. Schumacher et J. Cuneo (Washington DC, Canon Law Society of America, 1986), 71-73 ; idem, «Brought Together by the Word of the Living God (Canons 762-773)», Studia Canonica 23 (1989), 345-371 ; J. A. Corriden, «The Preaching of the Word of God (cc. 762-772)» in The Code of Canon Law: A Text and a Commentary, éd. J. A. Corriden, T. J. Green, et D. E. Heintschel, mandatés par la Canon Law Society of America (New York, Paulist, 1985), 551-555 ; John M. Huels, «The Law on Lay Preaching: Interpretation and Implementation», Actes de la Canon Law Society of America 52 (1990), 61-79 ; idem, «The Ministry of the Divine Word (Canons 756-761» Studia Canonica 23 (1989), 325-344 ; idem, «Disputed Questions in the Liturgy Today» (Chicago, Liturgy Training Publications, 1988), 17-25].

On trouve la logique théologique et pastorale qui sous-tend cette pratique dans le «Directoire des messes avec la participation des enfants» et dans l’expérience de prédication des laïcs à l’Eucharistie, réalisée en Allemagne dans les années 70 et approuvée par le Vatican. Le «Directoire des messes avec la participation des enfants» adopte le principe pastoral consistant à déterminer qui communiquera le mieux la Parole de Dieu à une communauté spécifique à un moment donné : «Un des adultes peut parler après l’Évangile, en particulier si le prêtre a du mal à s’adapter à la mentalité des enfants» (§ 24). Les évêques allemands ont offert un argument théologique et liturgique supplémentaire à l’appui de cette pratique : «Puisque l’Église enseigne que la communauté entière prêche l’Évangile et célèbre la liturgie, la responsabilité d’assurer la fonction de prédication ne devrait pas être confiée au seul prêtre. En outre, la prédication par les laïcs est une manière de rendre visible les différents charismes, services et fonctions qui existent dans la communauté chrétienne sans diminuer l’unité de sa misson» (Tiré de la pétition des évêques allemands en 1973, demandant au Vatican d’autoriser les laïcs à prêcher à l’Eucharistie, «Die Beteiligung der Laien an der Verkundigung», 2, 33 ; voir Appendice 3 in William Sudlarek, Assertion Without Knowledge? The Lay Preaching Controversy of the High Middle Ages – Ph.D. diss., Princeton University, 1979. Cette initiative conduisit à huit ans de prédication par les laïcs à l’Eucharistie dans les diocèses d’Allemagne, avec l’autorisation du Vatican).

7. Questions théologiques à étudier

a) Les rapports entre le sacerdoce ministériel et le sacerdoce commun des baptisés est d’une importance vitale. Lorsque la permission initiale fut accordée à l’expérience allemande, la Congrégation pour le Clergé affirma que le peuple de Dieu partage la responsabilité de proclamer la parole de Dieu, mais s’inquiéta que «le fait d’étendre la prédication aux laïcs puisse masquer la distinction essentielle entre le sacerdoce ministériel des prêtres et le sacerdoce universel des fidèles». La crainte d’une confusion présumée sur l’identité distincte des ordonnés semble aussi le souci principal des documents récents du Vatican, comme l’Instruction de 1997 «Sur quelques questions concernant la collaboration des fidèles laïcs au ministère des prêtres», et une lettre de la Congrégation pour le Clergé «Le prêtre : maître de la parole, ministre des sacrements et guide de la communauté» (19 mars 1999).

b) Il y a un rapport entre charisme et fonction. L’évêque supervise les ministres de la Parole. Il est donc responsable du discernement, de l’examen et de l’organisation des charismes dans une église locale.

c) Il reste d’autres préoccupations pastorales : d’abord, que la parole de Dieu soit prêchée et entendue plus efficacement ; ensuite, que la communauté ne reconnaisse pas seulement le rôle ministériel de l’ordonné mais aussi les authentiques ministères de la parole exercés par d’autres membres baptisés de la communauté, qui ne sont pas ordonnés.

d) Quel lien y a-t-il entre le Droit Canon et la pratique ministérielle ? Comment pouvons-nous, en tant que dominicains, contribuer à une interprétation et une application du Droit de l’Église touchant à la prédication, qui encourage une écoute et une proclamation plus complètes de la Parole de Dieu ?

NOTRE CHARISME COMMUN DEFIE L’ORDRE

1. Le principal défi pour la Famille dominicaine est de reconnaître l’héritage commun du charisme de la prédication qui nous a été donné par saint Dominique, par nos Constitutions et par notre histoire comme tâche essentielle et mission de notre Ordre. «Savoir d’où nous tirons notre autorité pour prêcher est une question importante. Bien sûr, aujourd’hui, hommes et femmes ont besoin de la permission de l’évêque local. Au début de l’Ordre, c’était le chapitre général, suivant les exigences de Dominique, qui décidait "si Dieu" avait donné la grâce de prêcher (cf. Constitutions de 1241, Dist. II, Cap. XII)» (Byrne, op. cit., 107).

2. Pour les frères, le premier défi est d’affirmer et d’appliquer la primauté de la prédication dans la vie et le ministère de nos maisons. Nous sommes appelés à rendre compte de la nature de nos ministères quant à leur relation avec la primauté de la prédication, au cœur du charisme de l’Ordre.

3. En outre, l’assemblée de la Famille dominicaine à Manille en 2000 a clairement réaffirmé que dans la Famille dominicaine, tout le monde est l’Ordre. Tous sont chargés de faire progresser la réalisation du charisme de prédication de l’Ordre. Les frères ont la responsabilité d’assurer la bonne coopération des moniales, des sœurs et des laïcs de l’Ordre dans leurs ministères de la Parole de Dieu en réponse aux besoins pastoraux. Cela implique aussi d’associer la voix des femmes et des laïcs à la mission catéchétique de nos provinces et maisons, les appelant à apporter leur parole et leur témoignage spécifiques et distinctifs dans les situations pastorales particulières, et de créer des occasions de prêcher en collaboration pour les frères et les autres membres de la Famille dominicaine dans diverses œuvres d’évangélisation.

Nous sommes tous responsables de faire jouer cette coopération souhaitée. Rappelons les mots du chapitre de Bologne, § 34 : «Les frères n’ont pas le monopole de la vocation, ni du charisme, et n’ont pas un rang d’honneur à défendre dans l’Ordre fondé par saint Dominique. Ce qui est au rang d’honneur, c’est la mission, lorsque chaque branche réalise la vocation selon le mode qui lui revient en propre. Ensemble, nous formons l’Ordre ; ensemble, nous réalisons sa mission intégrale».

RECOMMANDATIONS

1. Nous recommandons qu’une commission de l’Ordre continue l’étude théologique et canonique nécessaire pour faire avancer la question de la prédication liturgique par des membres non ordonnés de l’Ordre et de l’Église, qualifiés et doués. Des hommes et des femmes aux compétences théologiques et canoniques devront poursuivre les recherches initiales lancées par cette commission (établie par le chapitre général de Bologne en 1998) afin d’étudier plus à fond les questions soulevées dans ce document et dans d’autres de même type. Nous recommandons que parmi ces études figurent les questions suivantes :

- Comment réinterprétons-nous ce que signifie prêcher «pour le salut des âmes» à notre époque ?

- Dans quelle mesure la prédication réalisée en coopération par les hommes et les femmes, les laïcs et les ordonnés, est-elle essentielle au témoignage de l’Évangile rendu par l’Église ?

- De quelle manière la profession dans l’Ordre des Prêcheurs donne-t-elle droit à prêcher, en tant que participation à la mission essentielle de l’Ordre ? Quelle analogie y a-t-il entre ce droit et celui qui se rattache à l’ordre de diacre ?

- L’Ordre des Prêcheurs peut-il prendre une plus grande responsabilité dans le renouveau de la prédication dans l’ensemble de l’Église, en aidant les prêtres diocésains et les autres à accepter la charge de ce ministère essentiel et en les aidant à l’accomplir ?

2. Nous recommandons la création d’une structure qui rendra compte de manière détaillée des nombreuses manières dont les frères, les moniales, les sœurs et les laïcs dominicains coopèrent d’ores et déjà à la mission de prédication de l’Ordre dans le monde entier. Cette étude réalisée en collaboration pourra repérer les idées et les questions théologiques et pastorales émergeant de l’expérience de l’Ordre, et faire des recommandations pour la future coopération. En plus de fournir une source précieuse d’encouragement et d’incitation aux membres de l’Ordre, cette étude peut aussi servir de ressource pour l’Église en général, qui manque de structures efficaces pour la collaboration dans le ministère entre les hommes et les femmes, les laïcs et les ordonnés.

3. Nous recommandons que l’Ordre demande au Saint-Siège la permission d’ordonner à l’ordre de diacre les sœurs apostoliques chargées de la prédication et des ministères de la parole.

Remis par :
Mary Catherine Hilkert, OP
Benedikta Hintersberger OP
Hervé Legrand OP
Mary O’Driscoll OP
Paul Philibert OP

 

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St. Mary's Parish:
téléphone: (604) 435-9611

Notre mission

Nos Constitutions définissent notre mission de la manière suivante :

L’Ordre des Frères prêcheurs fondé par saint Dominique fut, on le sait, dès l’origine spécifiquement institué pour la prédication et le salut des âmes.

Notre mission est d’annoncer partout l’Évangile de Jésus-Christ par la parole et par l’exemple, en tenant compte de la situation des hommes, des temps et des lieux, et dont le but est de faire naître la foi, ou de lui permettre de pénétrer plus profondément la vie des hommes en vue de l’édification du Corps du Christ, que les sacrements de la foi amènent à sa perfection.

 

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